Quand la géopolitique bouscule l’export agroalimentaire
Export. Le mercredi 28 octobre, les Conseillers du Commerce Extérieur (CCE) du Grand Est se sont réunis à Reims autour de professionnels et d’experts pour réfléchir aux solutions pour l’export agroalimentaire régional face aux instabilités du monde actuel.
Parler d’instabilité du contexte international est devenu un euphémisme depuis le 24 février 2022 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Depuis cette date, d’autres événements sont venus ajouter leur lot de confusion ou de hausses des prix (à l’image du conflit au Moyen-Orient) et l’imprévisibilité décisionnelle de certains dirigeants mondiaux ne favorise pas la bonne marche du commerce mondial.
« Si vous ne vous intéressez pas à la géopolitique, désormais, elle s’intéressera à vous », résume Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, pour illustrer le changement de contexte auquel sont confrontées les entreprises et les décideurs économiques. Longtemps considérés comme des événements lointains, les conflits internationaux ont désormais des conséquences directes sur les chaînes d’approvisionnement, les coûts de transport, les investissements et les marchés.
Sources de sanctions économiques, les tensions politiques peuvent également perturber des flux commerciaux, comme la fermeture temporaire d’une frontière polonaise lors de manœuvres militaires russes et biélorusses, en septembre 2025, qui avait interrompu une liaison ferroviaire utilisée pour acheminer des marchandises chinoises vers l’Europe. Les restrictions de survol du territoire russe ont, de leur côté, allongé les trajets aériens vers l’Asie, augmentant les coûts et la consommation de carburant.
Pour Bruno Tertrais, ces exemples révèlent les vulnérabilités d’une économie mondialisée, dont les interdépendances peuvent devenir des instruments de pression. « J’ai un raisonnement assez simple : la mondialisation c’est formidable mais ça a créé des vulnérabilités. Or les vulnérabilités sont de plus en plus exploitées par les grands et les petits acteurs, que ce soit les États-Unis, pour les droits de douane, la Russie ou l’Iran. »
Deuxième choc chinois
Les entreprises doivent donc intégrer les risques géopolitiques à leur stratégie, au même titre que les risques financiers ou industriels. « Prenez un samedi matin avec votre Comex, avec vos collaborateurs, pour imaginer, en cas d’évènement dans le monde, quel impact cela pourrait avoir sur votre business, votre entreprise et vos contrats. Ça a l’air tout simple, mais c’est très peu pratiqué. Il ne s’agit pas d’avoir la recette exacte si le choc arrive mais cela entraîne les muscles intellectuels qui permettent de réagir le mieux possible à la crise lorsqu’elle survient, même avec un scénario un peu différent. »
Car contrairement à une idée répandue, « la mondialisation n’est pas morte », estime Bruno Tertrais. « Le monde est en train de redevenir normal. Ce qui était anormal, c’était la guerre froide et l’après-guerre froide. Aujourd’hui on revient à ce qu’a été la normalité du monde depuis cinq siècles, à savoir la compétition entre les grandes puissances et la rivalité des empires et des néo-empires. »
Les indicateurs du commerce international et des investissements étrangers montrent plutôt une stagnation des relations depuis la crise financière de 2008. Les échanges continuent, mais les chaînes de valeur évoluent et les États cherchent davantage à sécuriser leurs approvisionnements stratégiques, en raison justement du retour de la compétition entre les grandes puissances, dont la Chine. « On vit ce qu’on appelle aujourd’hui le deuxième choc chinois. »
Une expression qui désigne la nouvelle vague massive de pénétration des exportations industrielles chinoises sur les marchés mondiaux, dans un contexte de surcapacité de production. En phase de forte chute démographique, le pays revoit ses objectifs de croissance à la baisse et se ferme de plus en plus, à la recherche d’une autosuffisance, privilégiant la sécurité et la souveraineté, tout en conservant un modèle de croissance fortement tourné vers les exportations. Un défi pour l’Europe, submergée par l’arrivage massif des produits manufacturés, mais aussi pour les économies émergentes d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, confrontées à cette concurrence productive.
L’Europe dans la course
Face aux nombreux défis qui la challengent, l’Europe aurait pu mieux faire (que ce soit en se réveillant plus tôt face à la puissance chinoise ou en matière de fermeté face à Trump), mais Bruno Tertrais reste optimiste : « L’Europe a réussi à traverser toutes les grandes crises des 15 dernières années de manière relativement satisfaisante », assure-t-il. « La crise financière, la crise de l’euro, la crise dite des migrants, le Brexit, le Covid… non seulement l’Europe n’a pas éclaté, elle ne s’est pas effondrée, mais elle s’est plutôt consolidée, c’est plutôt une bonne nouvelle car cela témoigne de la résilience du projet européen. »
Un projet d’autant plus solide qu’il bénéficie finalement de la forte interdépendance entre les pays et les continents, malgré les apparences, estime-t-il. Les relations transatlantiques restent, selon lui, profondément ancrées dans les interdépendances industrielles, financières, énergétiques et militaires. Une rupture entre les deux continents paraît donc peu probable, malgré les tensions persistantes, liées notamment à la personnalité du président américain. D’un autre côté, le rapprochement progressif du Royaume-Uni avec l’Union européenne - sans toutefois revenir sur le Brexit - représente également une tendance notable.
Quant aux gisements de croissance, à l’échelle planétaire, ils existent encore : « Sur le court et moyen terme, ils seront en Afrique, en Inde et en Asie du Sud et du Sud-Est, notamment le Vietnam, l’Indonésie, ce sont des pays qui disposent de tous les facteurs objectifs qui vont leur permettre d’émerger et même de faire plus qu’émerger : se développer rapidement dans les 10 ans qui viennent », prévoit Bruno Tertrais.
Pour l’expert, la géopolitique n’est donc plus une question extérieure à l’entreprise. Elle conditionne de plus en plus sa capacité à produire, à commercer, à investir et à se développer. Et l’anticipation devient dès lors un outil essentiel de résilience économique.
Suite de l’article : « Il n’y a pas de démocratie sans économie »