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130e année

Dîner-débat : les Travaux publics, partenaires de la transition écologique

Travaux publics. Les invités du Club ForumEco ont débattu autour du thème « Les Travaux publics, partenaires de la transition écologique », en présence de l’invité fil rouge, Hervé Noël, président de la Fédération régionale des Travaux publics du Grand Est.

Benjamin Busson et Hervé Noël, directeur de la FRTP Grand Est
Hervé Noël (à droite), président de la Fédération régionale des Travaux publics du Grand Est était l’invité fil rouge du débat animé par Benjamin Busson, rédacteur en chef des Petites Affiches Matot Braine.

Les Travaux publics, ce sont plus de 41 milliards d’euros de Chiffre d’affaires en 2020 en France, dont 3,1 milliards d’euros dans le Grand Est. La FRTP Grand Est rassemble en outre 690 entreprises et agences, soit 25 000 salariés. Or à l’heure des enjeux écologiques posés par la Loi Climat et Résilience du 22 août 2021, la France a comme objectif de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 % d’ici 2030 et d’atteindre la neutralité carbone à horizon 2050. Dans un tel contexte, comment les professionnels des Travaux publics, abordent-ils l’avenir ? « Nous venons de passer deux années très complexes, en ayant perdu 20% d’activité entre 2020 et 2021. On s’attendait à un rattrapage en 2022, mais la guerre en Ukraine a éclaté ce qui est venu redistribuer les cartes et ajouter encore des surcoûts, dans une situation déjà marquée par des augmentations et pénurie suite à la crise du Covid », indique Hervé Noël.

DES MARGES MINIMES ET DES COÛTS DE MATIÈRES PREMIÈRES, EN HAUSSE

Sachant que l’activité des TP est constituée à environ à 30% de marchés privés et le reste de marché publics « indexés », l’inquiétude du secteur réside dans la perspective « d’entreprises fragilisées financièrement avec en même temps, un marché qui s’effondrerait ». Car dans les métiers de la construction, de l’aveu même du président de la FRTP Grand Est, « les marges sont minimes, de l’ordre de 2 à 3%, alors que les augmentations de coûts en ce moment, sont plutôt de l’ordre de 10% ». L’État, les partenaires mais aussi les banques réfléchissent à cette situation et en prennent la mesure (voir encadré).

Les professionnels des travaux publics assistent au débat
Le public était composé de nombreux professionnels des travaux publics, entreprises de maîtrise d’oeuvre, groupe de construction, représentants des Routes de France...

Exemple est donné avec « un donneur d’ordre de construction de logements sociaux », soumis à un indice de révision des loyers très faible (rentrées égales mais toujours un coût d’emprunt à honorer) avec dans le même temps, un coût de construction qui augmente, entraînant « l’obligation d’annuler des programmes entiers de construction, d’environ un sur quatre ». Des chiffres lourds de sens. « Dès que les prix augmentent de 5%, le projet est remis en cause surtout lorsque l’on sait que l’acier a pris 50 % et le gazole non routier (GnR 40%). »

SOUTENIR LA COMMANDE PUBLIQUE

Autre enjeu, celui des marchés des collectivités, accompagnées dans les travaux de leurs infrastructures pour celles en milieu rural de moins de 5 000 habitants, par la Dotation d’équipements des territoires ruraux (DETR). « Aujourd’hui, nous avons le retour des DETR, mais qui est une subvention qui reste fixe. En fin de compte, une collectivité qui investit 100 000 euros, et qui a 40 000 euros de subventions, son projet va passer à 120 000 euros avec un investissement qui va prendre 20 000 euros. Cette somme est importante pour une petite commune qui va alors peut-être remettre en question des opérations à venir. » Est-ce tout de même aux collectivités de soutenir le secteur des TP ? Hervé Noël a conscience que la situation est compliquée mais continue de rappeler aux maires, via leur association, de la nécessité de soutenir la commande publique.

6 000 KM DE ROUTES DÉPARTEMENTALES

« Aujourd’hui, nous allons entrer en campagne d’entretien des routes départementales. Dans la Marne, elles représentent tout de même plus de 6 000 kilomètres. Or la base de la matière première, le bitume, a pris 150 euros la tonne, soit + 40%. » Alors comment s’adapter ? « C’est très compliqué car augmentation des prix ou pas, il y a des délais de livraison à respecter », note Eric Hardy, Président Routes de France. « C’est l’entreprise qui supporte le surcoût de l’énergie dans un premier temps. Puis dans un deuxième temps, il faut aller discuter, aussi bien avec le public que le privé pour négocier la révision. » Sur les marchés qui sortent à l’heure actuelle, le rôle de la FRTP est donc d’aller discuter sur le point d’indice de révision. « C’est le code du marché public qui l’oblige », rappelle Hervé Noël. « Elle doit représenter un quinzième du montant du marché. »


 » A LIRE : Dîner-débat : Guerre en Ukraine, des conséquences sur le long terme.


En ce qui concerne la transition écologique, les Travaux publics, « souvent considérés comme des gros pollueurs, prennent pourtant leur part, et ce depuis des années », soutient le président de la FRTP Grand Est, qui a fait travailler deux organismes – Carbone 4 et l’OSCE – afin d’évaluer ce que dégageait l’acte de construire en émissions de gaz à effet de serre et son utilisation. Bilan de l’étude : l’acte de construire correspond en termes de dégagement de CO2 pour la France à 3,5% d’émissions, alors que le secteur représente 2% du PIB. « Un bilan satisfaisant » pour Hervé Noël. « On en a déduit qu’il y avait deux scénarios possibles. Dans le cadre d’une croissance de 2 à 2,5% par an, il faudrait investir à peu près 250 à 300 milliards d’euros sur les 10 prochaines années. En revanche, si on intègre une récession, c’est au minimum 15 milliards d’euros d’investissement qu’il faudrait programmer. » C’est en réalité la décarbonation des usages à travers des infrastructures adaptées qui représente un levier décisif pour atteindre la neutralité carbone.

Eric Hardy, Président Routes de France
« Innover oui, mais il faut que la France suive en termes de commandes car elle ne représente qu’1% des ventes des engins de chantier. », Eric Hardy, Président Routes de France.

« Il faut aussi motiver les constructeurs pour créer de nouveaux types d’engins. Quant aux matériaux, on en recycle déjà 80% et il va falloir encore évoluer avec les donneurs d’ordres. » La problématique de l’eau par exemple : chaque année, c’est l’équivalent du Lac d’Annecy qui part dans les fuites de canalisations. « La ressource diminue. Il va falloir sortir des chaussées qui soient drainantes, afin de retrouver l’eau des pluies dans les sous-sols. Car à un moment donné, c’est aussi celle-là que l’on repompe. » Travailler sur les matériaux recyclés, avec des techniques nouvelles certes, mais il faut aussi rapidement que les entreprises innovent dans de nouveaux types de matériaux et engins.

« Innover oui, mais il faut que la France suive en termes de commande car elle ne représente qu’1% des ventes d’engins de chantier. Elle est une goutte d’eau dans l’océan, elle a donc du mal à entrainer les constructeurs à changer leurs pratiques », soulève Éric Hardy. « La puissance des engins nécessite aussi un type de batterie en particulier », relève pour sa part Pascal Cardon, Directeur régional d’Eiffage. « L’énergie verte se développe et cela entraine moins 60% d’émissions de GES quand même. Nous sommes en train de passer à de nouveaux types de machines, que l’on amortit sur une dizaine d’années. De toutes façons, on se rend compte que construire comme avant entre les prix du gaz et du carburant, c’est extrêmement cher. Il faut donc innover, recycler, adapter… et que les clients acceptent les variantes et les nouvelles techniques ! » appuie-t-il, glissant que le groupe Eiffage affiche un objectif de -30% de CO2 en 2030.

ÊTRE ACTEURS DU CHANGEMENT

« Le jour où la tonne de carbone apparaitra dans les devis à 150 ou 200 euros, ça changera les choses, car aujourd’hui, le coût écologique est porté par les entreprises. » Les entreprises, les collectivités, mais aussi « les salariés de demain » doivent être acteurs de ce changement. « Il y a aussi un enjeu sur ces sujets. C’est à nous de former nos salariés qui vont construire la France de demain. » Sans intégrer de surplus d’activité, il y aurait un besoin de 6 000 salariés à former dans le Grand Est dans les 5 ans. « Chaque année, il y a un besoin de 1 500 jeunes », soutient Eric Hardy, également président de la commission Emploi et Formations à la FRTP.

Pascal Cardon, Directeur régional d'Eiffage
« On se rend compte que construire comme avant entre les prix du gaz et du carburant c’est extrêmement cher. Il faut donc innover, recycler, adapter. », Pascal Cardon, Directeur régional d’Eiffage.

« Nous avons notamment comme difficulté, l’absorption de nos salariés par le Luxembourg, la Suisse et l’Ile-de-France. Il y a donc un vrai travail de fond à mener par la profession, en collaboration avec l’Éducation nationale, le CNAM, les Grandes écoles mais aussi le BTP CFA du Grand Est pour lever notamment les difficultés de mobilité des étudiants et apprentis dans les zones rurales. En Haute-Marne, il n’y a plus de jeunes à former pour entrer dans les entreprises. Quel est leur avenir ? » Aujourd’hui, un salarié des travaux publics, un chauffeur d’engin, c’est a minima deux années de formation.

Nastasia Desanti