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130e année

Guerre en Ukraine : des conséquences sur le long terme

Géopolitique. L’invité fil rouge de ce débat était le professeur de géographie politique à l’Université de Champagne-Ardenne, Stéphane Rosière. Il a éclairé de son analyse la genèse de la guerre en Ukraine et en a dressé ses conséquences dans la réorganisation des rapports entre les nations.

Stéphane Rosière, professeur de géographie politique à l’URCA, était l’invité fil rouge du débat animé par Benjamin Busson, rédacteur en chef des Petites Affiches Matot Braine. Romain Buchy

Résumer l’invasion de l’Ukraine par la Russie à un coup de sang de Vladimir Poutine serait une erreur redoutable dans la compréhension des relations entre ces deux pays depuis… des centaines d’années. Car pour comprendre le conflit, il faut remonter certes à 2014 et à la révolution de Maïdan, mais peut-être aussi en premier lieu, jusqu’au Xe siècle, à l’époque où les deux peuples étaient issus d’un même creuset : « La Rusʹ de Kiev, la plus ancienne entité politique commune à l’histoire des trois États slaves orientaux modernes : Biélorussie, Russie et Ukraine », rappelle Stéphane Rosière.

Cette entité disparait au XIIe siècle après l’invasion par les Mongols mais la Russie la reconquiert ensuite petit à petit. Entre-temps, une identité ukrainienne s’est créée, avec un langage proche du russe mais « avec une identité différente que la Russie va tout faire pour ‘‘russifier’’. Cela va culminer à la fin du XIXe siècle, avec un ascendant économique et psychologique », précise celui qui est aussi directeur de publication de la revue en ligne L’Espace politique. Or, en 1917, l’Ukraine revendique son indépendance, au même titre que d’autres territoires comme la Pologne ou la Finlande. « Une fois qu’une entité est créée, notamment une identité régionale, elle ne se raye pas comme ça ».

La Grande Russie en projet

Mais pour un défenseur du concept de « Novorossia » comme Vladimir Poutine, tout russophone doit être réuni au sein d’une même nation. Or, « l’erreur est de confondre russophones et russophiles », pointe le professeur de géographie politique. « C’est comme si l’on disait qu’un Suisse qui parle français devait être Français. » Le président de la Russie a donc un projet politique en tête, basé sur l’idée que les Ukrainiens appartiennent de fait à la Russie et ne ferait que revenir dans le giron d’origine. Néanmoins, cette conception idéologique ne doit pas faire oublier la réalité stratégique. La Russie, État de 17 millions de km2 et aux 140 millions d’habitants, malgré des ressources naturelles incontournables comme le gaz ou le pétrole, ne peut se priver d’écosystème industriel puissant, ce qui est notamment le cas de la région du Donbass, bassin houiller très important, proie d’un conflit armé entre les séparatistes russophones et le régime ukrainien depuis 2014.

« La majorité de l’industrie ukrainienne est dans le Donbass. Par ailleurs, des terres ukrainiennes, on dit qu’elles sont les meilleures d’Europe. Le tchernoziom, contraction en russe de tchernaïa zemlia, « terre noire », est un sol très riche en humus. Ce sont de très grandes terres à blé, l’Ukraine étant réputé comme le « grenier à blé » de la Russie. » Et si le Donbass est un territoire et un enjeu stratégique, pesant dans le processus de négociations pour mettre fin à l’invasion russe, Stéphane Rosière « ne voit pas le président Volodymyr Zelensky céder le Donbass aux Russes ».

Les invités du dîner-débat organisé par ForumEco. Romain Buchy

Quels sont alors les déclencheurs du conflit ? Réponse de Stéphane Rosière : « La passivité de l’Occident depuis de très nombreuses années et le rapprochement de l’Ukraine avec l’Europe et l’OTAN. » Pour le géographe, les signaux alarmistes étaient déjà présents depuis longtemps dans la politique de Vladimir Poutine aux frontières de la Russie. « Depuis que le président russe est au pouvoir en 2000, il a toujours refusé une extension de l’OTAN et des troupes étrangères dans les anciens pays de l’Union soviétique. Néanmoins, je poserai cette question : pourquoi les pays voisins de la Russie ont-ils peur pour vouloir eux-mêmes adhérer à l’Otan ? »

Poutine est revenu sur ce qu’il considérait comme les échecs de ses prédécesseurs, notamment l’issue en 1994 de la première guerre de Tchétchénie, plutôt à l’avantage du pays. En 2000, après une série d’attentats terroristes dans des immeubles moscovites – dont la responsabilité entre les terroristes et le FSB fait débat – le président russe attaque de nouveau la Tchétchénie. « En 2008, il s’attaque à la Géorgie puis en 2014 c’est Maïdan et la Crimée ainsi que le soutien aux séparatistes de Lougansk ».

Par ailleurs, d’autres mouvements d’oppression du peuple ukrainien ont jalonné l’histoire du pays, avec en 1932 et 1933 ce que l’on a nommé « l’holodomor », qui signifie littéralement famine, tuant 5 millions de personnes : « La police politique allait saisir la nourriture pour asservir le peuple ukrainien. Toutes ces oppressions impériales ont forgé la mémoire collective, qui peut aussi expliquer la très forte résistance du peuple ukrainien aujourd’hui, dont le sentiment national a fortement été sous-estimé par le Président russe. »

Les ennemis d’hier deviennent les alliés d’aujourd’hui

Guerre de l’information oblige, pour acquérir à sa cause l’opinion, Vladimir Poutine relaye les actions du régiment Azov (du nom de la mer bordant la mer Noire), un bataillon composé à l’origine de volontaires néonazis, indépendants et engagés pour combattre les prorusses du Donbass dès 2014. Après avoir participé à la libération de Marioupol (déjà) en 2014, le régiment devient officiellement la même année, un régiment de la garde nationale, sous la tutelle du ministère de l’intérieur ukrainien. Toutefois le géopoliticien nuance : « le bataillon, c’est 5 000 hommes sur 200 000 militaires… » Et dans le chaos de la guerre les ennemis d’hier deviennent les alliés d’aujourd’hui.

Union et solidarité

C’est ainsi que Vladimir Poutine a fait appel aux hommes de Ramzan Kadyrov, le président Tchétchène soutenu par Moscou. Ce dernier s’est mis en scène avec ses soldats au début du conflit saluant dans ses chants guerriers aussi bien Allah que Poutine. Pour Stéphane Rosière, « Poutine n’a jamais réellement combattu l’islamisme, ce qu’il voulait, c’était restaurer la grande Russie, cela a toujours été son but. » L’un peut-il aller avec l’autre ? Les guerres de l’histoire sont souvent le fait d’intérêts communs à des moments « T ». Aujourd’hui, le président russe, plus que jamais isolé sur la scène internationale, cherche des appuis là où il peut. Car s’il est une chose que Vladimir Poutine a réussi, c’est de fédérer les Ukrainiens entre eux et les Européens aussi.

Aina Kuric, députée de la Marne et membre de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale était en direct le mercredi 23 mars en visioconférence avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky, elle témoigne : « C’était important pour les deux chambres, Assemblée Nationale et Sénat de montrer leur soutien au président et au peuple ukrainien, de montrer la France unie derrière eux. Le Parlement prendra d’ailleurs ses responsabilités s’il faut revenir sur un correctif budgétaire, un projet de loi de finances rectificatif, s’il faut revenir sur des moyens financiers supplémentaires et renforcer l’accompagnement déjà effectif de la France. Bercy est par ailleurs mobilisé pour bloquer les moyens des oligarques russes en France. »

La députée souligne aussi le rôle de l’Europe qui s’est immédiatement positionnée avec des mesures fortes et coercitives. « Aujourd’hui, on voit que quand il y a des causes qui rassemblent, on est capable d’agir très vite. Et malheureusement, on le vit pendant les crises. On n’a pas été capable de le faire en 2015 sur l’accueil des populations déplacées. On l’a été en 2022, avec des dispositifs dérogatoires pour pouvoir accueillir les personnes dans des conditions dignes, humaines et surtout efficaces. » Or si la guerre était latente, un tel conflit, avec une telle rapidité et une grande ampleur a surpris : « Cette mobilisation est aussi une prise de conscience. »

Celle-ci s’accompagne de nouvelles problématiques, déjà effleurées avec la crise du Covid comme la question des approvisionnements ainsi que celle de l’indépendance énergétique. « Il va falloir se poser les bonnes questions sur une Europe de la défense et surtout que tous les États jouent le jeu », juge Aina Kuric. Aujourd’hui cependant, il n’est pas question d’entrer en guerre avec la Russie, mais d’être « un support de défense de l’Ukraine ». « L’idée est que demain, la France et l’Union européenne, puissent reprendre des liens et des relations avec la Russie ». Les sanctions économiques suffiront-elles alors à peser sur un arrêt du conflit ? « Les Banques centrales occidentales ont refusé toutes transactions avec la Banque centrale russe, ce qui veut dire que la Russie est asphyxiée, en son coeur de financement, avec une limite, celle des Oligarques. En effet, si une partie des avoirs ont été gelés, une autre se trouve dans les paradis fiscaux », rappelle Catherine Karyotis, professeur de Finances à Neoma.

« La banque centrale russe n’a plus les moyens de mobiliser des devises étrangères pour pouvoir défendre le rouble et le pays est au bord du défaut de paiement, même si elle avait acheté de l’or en masse avec des avoirs à hauteur de 630 milliards d’euros – et avait sans doute un peu prévu ce qui allait arriver. Pour l’instant elle a répondu au service de la dette, c’est-à-dire qu’elle a payé ses intérêts mais au fur et à mesure que les jours passent, c’est le peuple russe qui va souffrir économiquement. »

À une crise s’ajoute une autre

Un conflit d’une telle ampleur ne peut avoir des conséquences circonscrites à ses frontières, la Russie étant, un grand pourvoyeur de matières premières, comme le blé, le pétrole ou le gaz, mais aussi les métaux. « Dans le bâtiment, ce qu’on produit aujourd’hui, a été traité avec des prix d’il y a 6 mois, un an. Notre problème à ce jour est de savoir comment nous allons répercuter les augmentations de prix », se soucie Philippe Gayet, président de la Fédération Française du Bâtiment (FFB) de la Marne. « Sur les marchés publics, il y a des clauses de révisions qui sont tenues, la grosse préoccupation, ce sont les marchés privés (80% des chantiers). À cela s’ajoute, la pénurie de main d’oeuvre dans le bâtiment alors que nous avons énormément de travail. »

Dominique Hautem, président de la Capeb Marne et de la CMA 51, abonde : « Il ne faut pas oublier dans la situation actuelle, le remboursement des PGE, au moment où tous ces problèmes viennent se superposer : l’emploi, la pénurie de matériaux. Je prends toujours l’exemple du grillage des carreleurs, qui coûte quatre sous. Et bien il n’y en a plus et il bloque tout un chantier. » En ce qui concerne l’énergie, David Foissy, directeur commercial de CPE Bardout, spécialiste des hydrocarbures analyse : « En 2020, les prix de l’énergie étaient très bas, avec la crise covid. Aujourd’hui, ils ont été multiplié par trois sur le gasoil non routier. Et le phénomène avec la crise ukrainienne, a été une explosion de la cotation des produits et quasi immédiatement, une rupture des approvisionnements, puisque privés et professionnels ont fait des achats de précaution. À ce jour, je n’ai rien à vendre dans les 10 prochains jours. »

Lueur d’espoir, l’aide de l’État de 150 euros du m3 va aider les consommateurs, « Total énergie mettra 100 euros du m3 de plus », annonce David Foissy. Les industriels doivent donc plus que jamais s’interroger sur leur mode de production d’énergie. « Nous avons été contraint de passer au gaz. Nous avons banni le charbon mais aussi le fuel, mais il faut continuer de décarboner l’industrie. Je me pose beaucoup de questions quant aux objectifs qui sont fixés, au regard de la situation actuelle », s’interroge Didier Blanckaert, président de section à la sucrerie de Sillery pour le groupe Cristal Union. Un autre sujet, pour un prochain dîner-débat ?

Nastasia Desanti