« Je suis une fille de terrain ! » annonce Pascale Gombault qui adopte la couleur du sainfoin jusque dans ses tenues. L’agricultrice voit la vie en rose avec la culture et la transformation de cette plante. Pour cette passionnée de la ruralité, de la vie et des rencontres, l’inauguration, il y a quelques mois, de la bioraffinerie Multifoliaà Viâpres-le-Grand (10) marque le point d’orgue du développement de la filière bioéconomique du sainfoin. Entre le développement des produits par gamme, les thèses, les salons, « je transmets cet héritage paysan, et construis cette vision d’une agriculture positive et rentable. Parce que j’ai un discours très engagé sur le fait que je suis contre la financiarisation de l’agriculture telle que nous sommes en train de la vivre. Je pense qu’il y a des solutions pour ramener la ferme France à une agriculture souveraine, rémunératrice et collectivement intelligente, une économie verte. »
Armée d’une expérience dans plusieurs groupes internationaux, Pascale Gombault alimente son expérience en nutrition animale avant de franchir le cap de l’entrepreneuriat. « J’ai commencé par la matière première en nutrition animale, ensuite j’ai vendu des additifs et des acides aminés, puis des enzymes et des vitamines pour le marché de la volaille principalement. » En 2005, la fille d’agriculteur décide de s’installer. Pendant cinq ans, elle mène de front les deux activités d’agricultrice et de commerciale. Quand, en assemblée générale, il se pose la question de comment augmenter le prix de la luzerne déshydratée, un agriculteur lance l’idée du sainfoin. « Quand je suis rentrée le soir, j’ai fait une recherche internet et je me suis dit qu’il y avait un truc à faire. » Alors Pascale en parle à ses clients en nutrition animale, provoque des rencontres et trouve un partenaire, fils d’agriculteur qui travaillait en nutrition animale. « Il a réfléchi et a mis quinze minutes pour me dire banco, je te suis. Et, il m’a toujours suivie ! »
Le parcours n’a pas toujours été rose et la création en 2015 de la coopérative semée d’embûches, mais la motivation et la force du collectif ont permis de faire aboutir le projet. Aujourd’hui Sainfoliacompte 90 adhérents pour 900 hectares de sainfoin et prône un produit à valeur ajoutée pour une juste rémunération des paysans. Elle produit par ailleurs un miel de qualité.
Le sainfoin au large spectre
Le savoir-faire qui se transmettait au fil des générations autour du sainfoin, cassé par l’agriculture intensive, reprend sa place. Après un hangar acheté en 2023, des thèses, des homologations européennes en 2024 pour la vigne, et la création du laboratoire et de la bioraffinerie, Multifolia est sur les rails. Elle emploie deux personnes en recherche et développement, l’essence même de l’activité établie sur l’innovation et sur une vision disruptive du sainfoin. « Nous produisons des sainfoins et les stockons. Nous faisons des analyses biochimiques et métabolomiques pour savoir dans quelles applications nous allons en faire usage. Cette variabilité de destination est une source de valeur ajoutée. » Comme pour la gamme Vitifolia qui a obtenu l’approbation européenne de substance nématicide qui agit contre le court-noué dans les vignes ou Equifolia pour la nutrition des chevaux et la lutte parasitaire pour la santé des équidés. La thèse pour les chevaux a coûté 300 000 €. Un investissement sur l’avenir dupliqué avec la même démarche scientifique pour les gammes destinées à l’alimentation ovine, bovine et aux lapins.
« Le sainfoin est un bouquet de services pour la ferme France. »
Multifolia signifie multipropriété dans les feuilles. « Nous ne nous intéressons pas au volume mais à la valeur et la question fondamentale de l’innovation aujourd’hui est quel est le temps long que l’on s’accorde et quelle est notre capacité à résister. » Une stratégie qui permet des ouvertures et des diversifications pour construire l’avenir, comme pourquoi pas la cosmétique. « Multifolia et la coopérative Sainfolia s’intéressent d’abord à la valeur issue de nos champs et à leur valeur environnementale ».
La communauté des bébés sainfoin
Depuis, Pascale Gombault cultive l’idée d’une transmission générationnelle et cultive la mémoire de sa grand-mère. « Elle m’a dit qu’elle avait toujours eu des graines de sainfoin. » Pourtant, le père et la famille de Pascale avaient cessé la culture du sainfoin, et c’est en relisant les lettres que son grand-père, prisonnier de guerre en Allemagne, envoyait à son épouse, que l’importance de la plante prend toute sa mesure. « Dans toutes les lettres, il y avait le mot sainfoin ! C’était un élément de valeur dans la ferme de mes grands-parents. D’ailleurs, mon grand-père était déjà apiculteur. Cette vision est importante, c’est l’héritage paysan. »
Alors Pascale Gombault veut aujourd’hui monter sa communauté de « bébés sainfoin ». Elle souhaite mettre en contact les jeunes de la nouvelle génération élevée par leurs parents au sainfoin. « Voilà déjà 18 ans que nous impulsons une force collective, les enfants des agriculteurs sont en train d’hériter de nos convictions. Depuis le XVIe siècle, c’est réellement un héritage paysan de savoir-faire. Dans notre région, nous l’avons cassé depuis deux générations. » Alors, elle accueille des jeunes en master qui font découvrir la coopérative Sainfolia à leur professeur. Elle échange avec cette jeune femme en BTS Production animale qui veut poursuivre en école d’ingénieur pour devenir nutritionniste animalière. Ou encore avec cette étudiante du Canada qui travaille sur la même technologie d’extraction du sainfoin et dont le père adhère à la coopérative. « Nous les inspirons. La communauté des bébés sainfoin permettra à ces jeunes de tous les horizons d’apprendre à se connaître et à travailler ensemble pour porter une dynamique d’intelligence collective. » Le sainfoin anime Pascale depuis 18 ans. « J’aimerais que ce modèle basé sur le collectif soit duplicable sur d’autres régions même avec d’autres cultures. Le sainfoin est un bouquet de services pour la ferme France, c’est une solution souveraine et santé. Il faut s’emparer des opportunités que nous donne la nature. »
Pascale Gombault court partout pour promouvoir la filière sainfoin, référencer Multifolia à l’échelle européenne, développer les produits, participer à des conférences et des salons. Elle participera d’ailleurs au salon international de l’agriculture de Paris 2026 avec Sainfolia et le miel de sainfoin, preuve s’il en fallait que la consommation de sainfoin est bénéfique à la santé humaine ! Pour autant, Pascale sait aussi prendre le temps de se ressourcer. Alors, elle passe aussi de l’Aube à l’Aude sur ses 15 hectares de vignes de blanquette de Limoux et arpente sa pépinière de conifères bijoux qui compte plus de 600 variétés d’arbres miniatures pour renaturer les terrasses et les balcons. Parce que si elle vit pour le sainfoin, elle vit aussi des moments de liberté réservés avec Semba son chien. « Mes promenades en pleine nature où je trouve inspiration et force entre chemins cathares et chemins champenois, avec mes arbres, où je me reconnecte à la diversité du vivant pour mieux tolérer la diversité des ambitions humaines. »