C’est une histoire de mots, de temps long et d’amour du territoire et de ses habitants.
Au départ, Margot Reibel, qui a baigné parmi la littérature et le savoir depuis enfant – sa maman est professeur documentaliste – voulait être écrivaine. C’est ainsi presque naturellement, qu’après un bac littéraire, elle entame des études en prépa khâgne et hypokhâgne au lycée Jean-Jaurès, à Reims. « J’ai eu la chance, en hypokhâgne, de tomber sur l’année où le lycée ouvrait un partenariat avec la Sorbonne. J’ai ainsi pu obtenir une équivalence et entrer directement en troisième année de licence LEMA : Lettres, Édition, Médias Audiovisuel », indique-t-elle. Une licence semi-professionnelle grâce à laquelle elle entame un stage dans une maison d’édition réputée, Hachette Éducation. Une véritable opportunité dans un secteur qui fonctionne beaucoup sur recommandation et qui a la réputation d’être confidentiel. « L’édition me paraissait inaccessible, un monde à part, très fermé... Quand on ne connaît personne, c’est compliqué d’y entrer », reconnaît-elle d’ailleurs. Chez Hachette Éducation, elle rencontre néanmoins des professionnels très ouverts, sensibles à la formation et dans la volonté de lui confier de réelles missions, tout en l’accompagnant dans l’apprentissage des différentes facettes du métier. « C’est là que j’ai appris très concrètement le métier. J’étais dans le service parascolaire : cahiers de vacances, aide à la lecture, préparation au bac. J’ai fait beaucoup de relecture et de correction, de vérification des informations. J’ai aussi travaillé sur le choix et le traitement d’images. Le fait d’être dans une grande entreprise m’a permis d’être très encadrée. »
Laboratoires d’idées
Par la suite, elle suit en master IEC – Ingénierie Éditoriale et Communication – à Cergy-Pontoise, en alternance chez Hatier Jeunesse, dans le service parentalité puis aux Éditions du 81, sur un poste de communication. « Mon master mêlait édition et communication, donc cela correspondait bien. » Si bien que Margot Reibel y travaille encore aujourd’hui, en CDI, mais en tant que chargée d’édition cette fois. « Le catalogue comptait déjà près d’une centaine de titres quand j’y suis entrée. Aujourd’hui, nous publions surtout de la littérature générale : romans, essais, témoignages, autofiction. Pas de jeunesse ni de poésie pour l’instant. » Dans un contexte de forte concurrence avec les grandes maisons, la jeune femme insiste sur le fait que les petites structures misent ainsi sur la proximité, le lien avec les libraires indépendants, les salons du livre. « Nous fonctionnons comme des laboratoires d’idées. Nous innovons, expérimentons, et parfois les grandes maisons s’en inspirent ! » Aux Éditions du 81, Margot Reibel lit ainsi les manuscrits, rencontre les auteurs puis effectue « une lecture active » : correction, typographie, parfois reformulation. « Il s’agit de rendre le texte le plus lisible possible, sans trahir l’auteur. Ensuite vient la fabrication : la mise en page, les épreuves mais également – et on le sait moins – le choix du papier en lien avec l’imprimeur, l’envoi aux services de presse, la diffusion en librairie et enfin, toute la partie promotion. »
Une trésorerie envolée
La pluralité des compétences acquises dans cette Maison d’édition indépendante la pousse alors à réfléchir à monter sa propre structure, Le Pavé Rémois. « J’ai quitté Paris il y a trois ans pour revenir à Reims. J’avais envie de m’ancrer dans le tissu culturel local. J’ai rencontré ma première autrice, Gladys Schaeffer, lors d’un atelier théâtre à la Comédie de Reims. J’ai publié ses deux premières pièces : ce fut le premier livre de ma maison d’édition. » En 2023, elle décide donc de créer sa propre maison en intégrant la structure SET UP, via un contrat d’appui. « Cela m’a permis de me lancer, tout en constituant une trésorerie avec une prise en charge administrative, sous le statut d’indépendant. En contrepartie, je reversais 10 % de mon chiffre d’affaires et je devais être à temps partiel dans mon emploi salarié. » Durant un an et demi, tout se déroule correctement, elle signe ses premiers contrats, s’intègre dans le tissu artistique et littéraire rémois et se constitue une trésorerie d’environ 8 500 €.
« Nous fonctionnons comme des laboratoires d’idées. Nous innovons, expérimentons, et parfois les grandes maisons s’en inspirent ! »
Mais le modèle SET UP finit par ne plus lui convenir, elle souhaite désormais créer sa propre entreprise et voler de ses propres ailes. « Malheureusement, le calendrier a voulu que c’est à ce moment-là que le scandale de la structure est arrivé. La trésorerie que je me constituais via mes factures n’était pas sur un compte professionnel à mon nom, si bien que je me suis aperçue du jour au lendemain que l’intégralité de mes 8 500 € avaient été utilisés pour financer le projet de la Magdeleine. » Cet argent provenait de plusieurs sources, de la vente de livres du Pavé Rémois mais aussi d’une activité d’éditrice freelance, avec des clients professionnels qui souhaitaient éditer des livres à usage de leurs collaborateurs mais également d’animation d’ateliers d’écriture dans les établissements scolaires.
Ouvrir vers les Ardennes
Aujourd’hui, si elle n’a pas récupéré sa trésorerie, attendant une décision du liquidateur judiciaire, elle n’en a pas pour autant lâché sa Maison d’Édition, bien au contraire. Après avoir imprimé 500 exemplaires l’année dernière des « Cachemots et autres lampions à histoires » de Sophie Job, ouvrage illustré par l’artiste rémois Iemza – « avec Sophie, nous avons travaillé pendant près d’un an. Elle m’a envoyé des histoires progressivement, parfois même lues au téléphone. Nous en avons fait un recueil de huit contes, autour de thèmes comme l’imagination et la création artistique. Elle invente des mots, son univers est très poétique » – elle s’attèle, cette année, à l’édition d’un nouveau livre, un peu particulier.
Le prochain projet vise ainsi à ouvrir davantage Le Pavé Rémois vers les Ardennes. « Il s’agit d’un essai intitulé « Ardennes, forêt celtique, entre chevalerie et féerie », autour des chansons de geste et de la forêt ardennaise. Il est en cours de réalisation avec l’auteur, Olivier Rime, musicien médiéval, passionné par le Moyen Âge, qui joue des instruments d’époque avec son épouse. Nous nous connaissons via la musique irlandaise, que je pratique également, notamment lors de sessions musicales au Chemin Vert », explique Margot Reibel qui joue elle-même du bodhrán, un instrument de percussion irlandais.
Avec l’auteur, elle a imaginé un livre interactif, avec des balades dans des lieux légendaires des Ardennes, des QR code permettant d’écouter des récits accompagnés de musique, et une approche sensorielle de la lecture, avec comme volonté de donner envie d’être « acteur de sa lecture ». « Ce prochain ouvrage sera très illustré, en couleur, avec une mise en page inspirée des enluminures médiévales. Il intégrera des oeuvres existantes – fresques, sculptures, tableaux – ainsi que des photographies de lieux. » La date de parution est fixée au 26 mars prochain, ce qui peut sembler très court en termes de délais. Mais Margot Reibel relativise : « Dans la mesure où je m’occupe moi-même de la distribution et de la diffusion, les délais ne sont pas aussi serrés que dans une grande Maison. »
Aujourd’hui, la jeune femme a cinq ou six projets à compte d’éditeur qui attendent que la situation se débloque ainsi que d’autres demandes en attente. « Les projets que je privilégie sont très variés, mais ils ont tous un point commun : la dimension humaine, la transmission, l’ancrage local. » Et si elle devait imaginer un projet idéal pour l’avenir : « Aller vers le catalogue de musée ou le support muséographique… » Avec la réouverture du musée des Beaux-arts de Reims prévue pour 2027, l’appel est donc lancé…