« Je ne m’arrêterai jamais. » À 70 ans, Laurent Allard emménage son entreprise sur un nouveau site industriel à Rosières-près-Troyes avec des machines de dernière génération et l’intégration de robots pilotés par l’intelligence artificielle dans le process industriel. À 70 ans, il investit 7 millions, dont 4 millions pour construire le nouveau bâtiment de 3 500 m2.
Résolument tourné vers l’avenir, Laurent Allard continue d’oeuvrer pour la croissance de son entreprise et intègre l’IA dans son usine. En sept ans, Degoisey est passée de 15 à 50 personnes et a multiplié son chiffre d’affaires par sept pour atteindre 7 millions d’euros. « On a une moyenne d’âge de 33 ans dans l’atelier. » Il forme ses alternants et cette année, tous ont voulu rester. « Ils ont un vrai confort de vie et le quart de nos jeunes sont devenus primo-accédants. C’est important. Nous donnons du sens à ce qu’ils font ».
« Donner du sens pour combattre l’incertitude . »
C’est peut-être ce qui contribue à entretenir l’éternelle jeunesse du dirigeant et à le conforter dans sa vision d’entrepreneur. Cette expérience acquise, Laurent Allard veut la transmettre. « Je pourrais être en retraite, faire comme les gens de ma génération et voyager. La question est : qu’est-ce que je fais de ce capital ? Alors j’essaie d’apporter mon concours aux futures générations, au futur management de l’entreprise. Ils feront comme ils pourront, mais le mieux pour les aider c’est la transmission. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils me posent encore des questions et qu’ils me surprennent. J’ai une équipe formidable ! »
Même si les générations sont différentes et que les points de vue peuvent diverger aussi, l’essentiel est d’aboutir à un même plan d’action, que les équipes s’approprient le projet. L’entreprise s’adapte ensuite et se donne les moyens de réussir. « La croissance n’est pas linéaire, elle ne va pas d’un point à un autre, il y a des creux, des crises. Il faut préserver le capital humain et donner du sens en combattant l’incertitude par la rationalité et partager cette rationalité sous forme de projet. »
Transmettre et apprendre encore
Alors qu’il est adolescent, Laurent Allard fait du livre autobiographique « Le Talisman » de Marcel Dassault son livre de chevet. Le parcours de l’homme l’inspire et lui donne de l’ambition. « À partir de là, je voulais être patron. J’étais très admiratif du parcours de Dassault et de la vie des grands hommes qui pouvaient éclairer. J’avais envie d’être indépendant. J’ai eu la chance aussi de croiser des patrons qui avaient de véritables visions et de sacrés caractères. Ils savaient où ils allaient. En tant que chefs d’entreprises, nous prenons des risques. Aujourd’hui, les programmes accélérateurs comme ceux de la BPI nous permettent de rompre l’isolement et de mieux mesurer cette prise de risque. Nous ne sommes pas des surhommes. »
Issu de l’école supérieure de gestion de Troyes, sa carrière démarre comme chef de produit en métallurgie, puis c’est l’aboutissement, Laurent Allard devient patron. Il reprend la verrerie de Montiéramey à la barre du tribunal. Il la rebaptisera Vermont en 1989. À cette période, il dirige un business 100 % international. « J’avais trois zones d’activités, l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie. J’ai beaucoup voyagé, j’ai eu de la chance. C’était énorme. Ce n’était pas le fait de prendre l’avion qui m’animait, mais d’être au contact de cultures différentes, dans la vie et dans le business. À l’époque, je travaillais avec le secteur automobile japonais au moment où il s’implantait en Europe. Cela a été un choc de reprendre une entreprise en redressement judiciaire et une excellente formation. » Il fait entrer les cadres méritants au capital de la société qui comptait 60 personnes. Quelques années plus tard, des divergences de position avec l’encadrement le décident, bien que majoritaire, à céder ses parts et à partir pour d’autres horizons.
Doctorant à 62 ans
Avant de reprendre la société Degoisey en 2006 dont l’activité était alors dédiée à la fabrication de machines pour l’industrie textile, Laurent Allard se lance un nouveau défi. En 2018, il s’inscrit à l’université à l’âge où il pourrait faire valoir ses droits à la retraite. Il effectue des travaux de recherche à Paris Dauphine et présente un doctorat exécutif en administration des affaires. Il rédige sa thèse « Contribution de la volonté et des compétences des dirigeants de PME à la croissance : le cas des PMI sous-traitantes ».
Il s’agissait d’un programme anglo-saxon avec un objectif d’application immédiate. « Je me suis rapproché du monde académique et ai travaillé avec le responsable de la recherche de YSchools sur les outils dont nous pourrions disposer pour mieux faire. On se rend compte que nous, les dirigeants, n’avons pas forcément tous les outils pour évoluer dans un monde complexe et qu’il faut donner du sens à tout cela pour combattre l’incertitude par la rationalité. Il faut avoir une stratégie d’entreprise, un plan d’exécution et embarquer les collaborateurs dans la vision d’entreprise. »
Alors Laurent Allard vise son objectif et se donne les moyens d’atteindre ses cibles : des grandes entreprises qui lui permettent d’avancer, de se challenger, de se renouveler. « Demain, s’il se construit des EPR2, on aura peut-être intérêt à y aller. »
Aux manettes de Degoisey, entreprise d’usinage et de mécanique de précision, Laurent Allard sous-traite des pièces de haute volée pour les secteurs de la défense, de l’aéronautique civil et militaire, du transfert de flux et des machines spéciales. Il met un point d’honneur à faire des choix mesurés, à faire appel à des prestataires pour s’enrichir de compétences externes et à rebattre les cartes. S’il a anticipé et préparé la transmission de son entreprise, elle n’est pas encore d’actualité.
Aujourd’hui, le chef d’entreprise navigue avec l’objectif de rester en haut de l’affiche et à l’écoute de l’évolution des marchés et des évolutions technologiques en soutenant ses équipes dont il reconnait le talent. Deux fois par jour, il fait le tour de l’atelier. Il salue et serre la main de tous les collaborateurs qu’il appelle par leur prénom et auprès desquels il marque un temps d’arrêt pour regarder leur travail. La pièce qui va équiper tel avion ou s’intégrer dans tel missile. Du travail d’orfèvre avec des pièces d’une extrême précision.
Pour faire le break et se ressourcer, le midi, il ne déjeune pas, il court. Et s’il lui arrivait de monter à cheval, maintenant, il pêche à la mouche ou chasse le sanglier. Mais, même dans ses loisirs, Laurent Allard surprend. Perché dans un arbre à 4 mètres de hauteur, il guette le gibier et chasse à l’arc, avec 20 kg de matériel sur le dos dans la forêt de Chaource ! « La chasse est une école d’humilité. C’est l’acquisition de la connaissance. Il y a ce qui existe et ce que vous voyez. Comme dans l’entreprise. Je leur dis : soyez fiers de ce que vous faites, de ce que vous êtes et transmettez ce que vous faites. » Parce que l’important pour Laurent Allard, que ce soit au travail comme dans la vie, c’est de prendre de la hauteur.