« Ici, c’est mon ADN. C’est d’ici que tout est parti et je me bats pour conserver cet établissement », confie Karim Fenek depuis son restaurant l’Alhambra qui respire l’Orient. Parce que la Maison Fenek, créée par son père en 1964, est une institution à Troyes. Son couscous et ses plats typiques font la réputation de l’établissement depuis toujours.
« Mon père voulait proposer un restaurant très communautaire pour les Maghrébins. » Le restaurant est toujours là. Depuis, il est devenu un établissement incontournable et sa réputation traverse les générations. « Monsieur Chenet, un bijoutier ami de mon père, y déjeunait régulièrement. Il a fait découvrir la cuisine à ses relations et ses amis », contribuant ainsi à fidéliser une nouvelle clientèle et au renom de l’établissement. Pourtant, Karim ne rêvait pas de plats exotiques, mais de passer sa vie au-dessus des nuages.
Génération Top Gun
Quand il a 17 ans, l’adolescent se fait remarquer pour ses bonnes notes en mathématiques et en physique. « Je suis de la génération Top Gun. » Karim veut devenir pilote de chasse. Ses professeurs l’encouragent dans cette voie. Il se rend alors à Clamart, au centre principal d’expertise du personnel navigant, pour passer la visite médicale de classe 1, le sésame pour entrer en formation. Cette visite de routine balaie son rêve d’un revers de main. Un problème à l’oeil lui ferme l’accès à ses ambitions de pilote. L’atterrissage est amer, mais Karim rebondit. Qu’à cela ne tienne, il sera médecin. Il valide son bac scientifique et tente à deux reprises le concours d’entrée en médecine. Admis en dentaire, il refuse « de passer la vie dans la bouche des gens » et abandonne. Il s’oriente vers l’école de commerce de Reims. Il découvre alors un autre univers, bien loin de l’armée et de la médecine, avec l’exploitation de salles de cinéma. Son frère, qui travaillait chez Gaumont, lui facilite les choses et Karim Fenek commence à travailler comme assistant à la direction sur le site des Champs-Élysées à Paris. Quand Pathé rachète Gaumont, il devient directeur du site de Marignan et y restera dix ans.
« Je veux que ma journée serve. »
Les années défilent et son père souhaite passer la main. Le jour arrive où il lui demande de reprendre le restaurant familial. Il accepte. Pourtant, il le vit mal et rêve toujours d’avions. Son père est encore au restaurant et même si les papiers de transmission sont faits dès 2006, il reste le chef et Karim dans son ombre. Difficile de se faire une place et de diriger alors. « À l’époque, je me suis dit que je me sacrifiais pour ma famille. » Sa conjointe, hôtesse de l’air qui deviendra la maman de sa fille, le ressent. Ce qui anime Karim, c’est l’aviation et pas la restauration. Elle lui suggère de demander une dérogation pour devenir pilote de ligne et Karim quitte le restaurant. Il entre à l’ESMA pour se former en théorie et en pratique au métier. « C’était génial, je faisais des vols d’instruction à Logne, un aéroclub qui appartenait en partie à Air France et à ADP. » Mais, la vie l’amène à faire des choix et il abandonne l’idée d’être pilote professionnel. « Avec une maman hôtesse de l’air et moi pilote, cela aurait été compliqué pour ma fille. » La raison le ramène près de son père au restaurant. « Il était vraiment très présent et sa disparition reste un cataclysme pour moi. »
Sur la balance
Quand il reprend les rênes du restaurant après le décès de son père, Karim Fenek est confronté à une affaire liée à un ancien salarié. « Un jour, j’ai reçu un courrier des prud’hommes. Je prends l’affaire en main, dépense des frais d’avocat pour que tout soit bien clair et préparé et le jour du rendez-vous, la personne ne se présente pas. Cela a été le déclic. Je me suis dit : il y a de bons patrons, mais ils ne savent parfois pas se défendre. J’ai donc fait des formations aux Prud’hommes de Troyes et suis devenu conseiller prud’homal. J’en suis aujourd’hui vice-président général. C’est une juridiction souvent décriée, mais qui a réellement son utilité avec cette parité salarié/patron. Quand j’ai un serveur ou un restaurateur, je connais son quotidien et la réalité de l’entreprise. »
Depuis huit ans, Karim Fenek officie au Conseil des Prud’hommes. Pourtant, sa décision est prise et ce sera son dernier mandat. Il souhaite désormais découvrir d’autres horizons. Passionné par la chose publique, il est en phase d’observation depuis sa récente élection à la présidence de l’office de tourisme de Troyes la Champagne Tourisme, une nouvelle corde à son arc. Pour autant, Karim Fenek continue de se projeter et multiplie les projets. Après la Maison Fenek, pour laquelle il envisage quelques travaux, il est propriétaire depuis un an du Trianon, un autre restaurant de centre-ville. Les travaux avec leurs lots de mauvaises surprises ont duré un an. Le nouvel établissement doit ouvrir cet été. « Ça y est, nous en voyons le bout ! Ce sera une offre bistrot et bar-tabac, avec un repas complet à moins de 25 euros pour le déjeuner, pour que les clients puissent utiliser les chèques restaurant. La formule changera tous les jours pour attirer les personnes qui travaillent en centre-ville. Le soir, je proposerai une offre plus festive avec des planches, du snacking, des cocktails et des concerts. Je me lève pour donner du travail aux gens », confie Karim.
Karim ne cuisine pas, il laisse à son chef le soin de régaler ses clients. Lui, ce qui le motive, c’est par la concrétisation de ses projets. D’ailleurs, il voit déjà plus loin avec un troisième établissement dont il ne veut rien dévoiler pour le moment. Il souligne tout de même qu’il a bien avancé sur ce projet qui prendra forme après l’ouverture du Trianon. « Je suis arrivé à un âge où je me suis demandé comment je voyais ma vie dans quelques années. Je ne me suis jamais investi pour un projet uniquement financier. Je veux que ma journée serve. J’ai plaisir à diriger mes entreprises, à donner du travail aux gens. Je veux être un acteur économique de la ville, c’est ce qui me plaît et m’anime. Je suis un touche-à-tout avec plusieurs casquettes et j’ai la chance d’avoir une vie riche d’expérience. L’ennui, c’est la pire des choses. »
Karim Fenek n’a pas le temps de s’ennuyer. « Je me lève tôt le matin et me couche tard le soir. » Son temps libre, il le réserve à sa famille et à sa fille. « Je veux passer du temps de qualité avec elle, nous visitons les musées par exemple. » Karim Fenek est toujours souriant, calme et posé et il avance. Pour autant, s’il pouvait remonter le temps, il repasserait le concours de médecine. « J’aime fondamentalement les autres. Médecin m’aurait plu et aujourd’hui, à travers mes mandats, j’essaie d’apporter ma pierre à l’édifice. Je suis un enfant gâté de la vie, je fais ce que j’aime. Pourvu que cela dure le plus longtemps possible ! »