Invités / Entretiens

« Il ne faut pas attendre la disparition des tensions pour investir »

Conférence. Dans le cadre de sa réunion annuelle, le Crédit Agricole du Nord Est avait cette année convié l’économiste « optimiste » Nicolas Bouzou, également essayiste et chroniqueur, et, de ses mots : « libéral, pro business et pro entreprise ».

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Photo de Nicolas Bouzou
L’économiste, chroniqueur et essayiste Nicolas Bouzou a publié au mois de février "L’Éternel sursaut", une histoire de la France résiliente... (Crédits : ND)

Petites Affiches Matot Braine : Vous dites vouloir combattre cette idée selon laquelle nous n’avons jamais connu autant d’incertitudes et que, par conséquent, les entreprises ne devraient plus investir…

Nicolas Bouzou : Oui. Je pense que cette idée est largement contestable. D’abord parce que l’incertitude est l’état normal de l’économie. Il n’y a rien de particulièrement nouveau là-dedans. En revanche, il y a effectivement des évolutions profondes : la géopolitisation du monde, le vieillissement démographique, le réchauffement climatique, l’importance de l’innovation technologique. Mais ces phénomènes ne sont pas incertains. Ce sont des tendances lourdes, parfaitement identifiables, qui constituent aujourd’hui les grands piliers de l’économie mondiale. La géopolitisation du monde, par exemple, ne signifie pas la fin de la mondialisation. Il n’y a pas de démondialisation. En revanche, les flux commerciaux deviennent plus complexes et plus coûteux. Cela change la configuration économique mondiale, mais ce n’est pas de l’incertitude au sens où on ne pourrait pas l’analyser. Nous sommes entrés dans un monde durablement conflictuel. Si l’on attend la disparition des tensions géopolitiques pour investir, on risque de ne plus investir pendant quinze ans !

PAMB : Vous évoquez aussi un changement technologique majeur…

Nicolas Bouzou : C’est le grand sujet du moment. Nous sommes dans une vague d’innovation exponentielle : l’intelligence artificielle, la robotique, les biotechnologies aujourd’hui, puis demain la robotique humanoïde, le quantique… Tout cela constitue un immense gisement de croissance. Je pense qu’il y a devant nous des perspectives de productivité et de développement économique extrêmement importantes.

PAMB : À l’échelle locale, quels sont selon vous les secteurs porteurs dans le Grand Est ?

Nicolas Bouzou : Il y en a plusieurs. D’abord la logistique. Nous sommes ici dans un nœud logistique majeur. Contrairement à ce que certains pensent, il n’y a pas de recul structurel des flux commerciaux. Ils sont simplement plus coûteux et plus complexes. Les échanges restent très dynamiques, notamment au sein de l’Union européenne. Même le Royaume-Uni, après le Brexit, cherche aujourd’hui à maintenir des liens très forts avec le marché européen. Les Britanniques sont même en train d’intégrer automatiquement des normes européennes dans leur droit pour continuer à commercer efficacement.

PAMB : Pourtant, les transporteurs évoquent des difficultés importantes, notamment avec le prix des carburants…

Nicolas Bouzou : Bien sûr, les coûts ont augmenté, c’est incontestable. Mais il n’y a pas de récession du secteur logistique. D’ailleurs, beaucoup de transporteurs me parlent surtout de leurs difficultés de recrutement. Quant au pétrole, il n’est pas impossible que les prix se détendent à moyen terme si la situation géopolitique se stabilise.

PAMB : Sur ce territoire, on produit aussi beaucoup d’énergie renouvelable. Quel regard portez-vous sur l’électrification ?

Nicolas Bouzou : Je suis totalement favorable à l’électrification. Je suis à la fois pro-nucléaire et pro-renouvelable. Les deux sont complémentaires. Et dans les renouvelables, j’ai peut-être aujourd’hui une préférence pour le photovoltaïque parce que les coûts baissent extrêmement vite. Je mets simplement une nuance : l’électrification a un coût élevé pour les entreprises et les ménages. Cela ne remet pas en cause la stratégie, mais cela peut justifier un calendrier un peu plus souple.

PAMB : Dans la région, beaucoup d’agriculteurs développent des projets énergétiques…

Nicolas Bouzou : Oui car l’agriculture est un secteur profondément technologique aujourd’hui. Les agriculteurs utilisent des tracteurs autonomes, des outils satellitaires, de la génétique… C’est un secteur très innovant. Je pense d’ailleurs qu’en France nous avons parfois une forme de fascination romantique pour la petite exploitation agricole, sans toujours voir que l’agriculture moderne est devenue un secteur capitalistique où la taille compte pour amortir les investissements. Le biométhane, par exemple, est une excellente chose. Certaines exploitations tirent désormais 20 à 25 % de leurs revenus de ces activités énergétiques. C’est une véritable diversification économique.

PAMB : Concernant la réindustrialisation du pays, comment la France doit-elle s’y prendre pour redevenir un pays producteur ?

Nicolas Bouzou : L’intelligence artificielle ou la robotique peuvent favoriser cette réindustrialisation parce qu’elles réduisent le poids du coût du travail dans certaines productions. Je pense aussi que la France doit redevenir un pays minier. Nous avons des ressources : du lithium, de l’hydrogène blanc… notamment dans le Grand Est. Et ça, c’est extraordinaire parce qu’au fond, cela nous permettrait d’être moins dépendants. Aujourd’hui, grosso modo, nous nous approvisionnons à 80 ou 90 % auprès de la Chine pour les métaux rares et les métaux critiques : tungstène, cobalt, lithium, etc. Ce sont pourtant des matériaux dont nous avons énormément besoin, notamment pour les panneaux photovoltaïques, les batteries et toutes les technologies liées à la transition énergétique. Or, il y en a sans doute beaucoup dans le sous-sol européen. Pour des raisons géologiques, il semblerait que ces terres rares se trouvent souvent à proximité d’anciens bassins charbonniers. C’est d’ailleurs pour cela qu’en Wallonie, ils sont en train de rouvrir certaines mines. Et ce qui est intéressant, c’est que cela a aussi une dimension sociale forte, parce que ces territoires ont conservé une identité minière très marquée.

PAMB : Ces projets soulèvent tout de même des questions environnementales...

Nicolas Bouzou : Évidemment, les procédés d’extraction d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux du passé. Avec les normes européennes, on sait exploiter ces ressources de manière beaucoup plus encadrée et plus écologique – en tout cas bien davantage que ce qui se pratique aujourd’hui en Chine. Nous avons des normes environnementales bien plus exigeantes que d’autres pays.

PAMB : Vous défendez aussi le développement des data centers sur le territoire…

Nicolas Bouzou : Clairement. D’abord parce que leur construction génère beaucoup d’emplois. Ensuite parce qu’ils s’inscrivent dans une logique économique très forte. Arthur Mensch, le fondateur de Mistral AI, expliquait récemment que l’électricité bas carbone est en quelque sorte le pétrole brut du XXIe siècle, tandis que les data centers en sont les raffineries. La France, qui produit beaucoup d’électricité bas carbone, a donc une vraie carte à jouer.

PAMB : De la même manière, l’intelligence artificielle est extrêmement énergivore… est-ce là une bonne façon d’aller vers plus de sobriété énergétique ?

Nicolas Bouzou : Si cette énergie est bas carbone, alors le problème environnemental est très différent. Ce qui est problématique, ce sont les data centers alimentés au charbon. Pas ceux fonctionnant grâce au nucléaire ou au renouvelable.

PAMB : Concernant la compétitivité des entreprises, quels leviers pouvons-nous mettre en place pour la relancer ?

Nicolas Bouzou : La question des salaires, de l’éducation, de la simplification administrative, de la compétitivité des entreprises… tout cela est central. Une véritable simplification des normes françaises pourrait libérer énormément de croissance. Quand je parle avec les chefs d’entreprise partout en France, ils me disent tous la même chose : trop de normes, trop de charges, des difficultés de recrutement. Et ils ajoutent presque toujours : « Si on levait ces obstacles, on pourrait faire beaucoup plus. »

PAMB : Pourtant, les gouvernements « pro-business » successifs n’ont visiblement pas réussi à régler ces problèmes…

Nicolas Bouzou : Emmanuel Macron a tout de même engagé des réformes importantes au début de son premier quinquennat. Moi, je les ai soutenues et je pense qu’elles ont eu des effets positifs. Mais il y a des sujets qui n’ont pas été traités jusqu’au bout. Et je pense que beaucoup de Français qui considèrent aujourd’hui que ces dix dernières années ont été catastrophiques pourraient finir par les regretter.

PAMB : Justement, quel regard portez-vous sur les différents candidats potentiels à l’élection présidentielle de 2027 ?

Nicolas Bouzou : Le problème aujourd’hui, c’est surtout le manque de clarté des programmes économiques. Au Rassemblement national, par exemple, il y a deux lignes : une ligne très sociale dans le Nord et une ligne plus libérale dans le Sud. Mais à un moment, il faut choisir. On ne peut pas défendre à la fois la retraite à 62 ans et des politiques budgétaires très strictes. Dans une campagne électorale, les contradictions passent parfois, mais lorsqu’on gouverne, il faut arbitrer. Du côté d’Édouard Philippe, on nous explique régulièrement que son programme est massif, mais plus il est annoncé comme massif, moins on le connaît précisément. Gabriel Attal, lui, commence à être un peu plus concret sur certains sujets comme les fonds de pension ou le droit du travail.

Et puis il y a Jean-Luc Mélenchon. Cela m’embête de le dire parce que je suis très loin de ses idées, mais il faut reconnaître qu’il est l’un des seuls à avoir un programme extrêmement structuré et lisible. Et électoralement, cela fonctionne. Les gens voient des propositions concrètes.

PAMB : Le monde économique doit-il davantage peser dans le débat ?

Nicolas Bouzou : Les forces économiques doivent mettre une pression beaucoup plus forte sur les candidats pour qu’ils détaillent leurs propositions. Parce qu’aujourd’hui, beaucoup de chefs d’entreprise ont surtout le sentiment d’être dans le brouillard. Et dans un moment comme celui-ci, ce qu’il faut avant tout, c’est de la lisibilité.