Vigneron né dans l’Aube, Etienne Bertrand a du sang marnais qui coule dans ses veines. Président de CAP’C, l’association de promotion du champagne à l’origine notamment de la Route du champagne en fête, il est le fils de Paul-Marie Bertrand, vigneron à Cumières et d’une maman originaire d’Aÿ. Un parcours peu banal pour ce vigneron aubois. « Quand mon père part de Cumières pour s’installer à Bagneux-la-Fosse, il a le sentiment que la limite de la Champagne historique se place entre Aÿ et Damery. Partir dans l’Aube est un choix fort dans les années 1970 et difficile. Claudine Wolikow, historienne du village, m’a raconté qu’à l’époque, à Bagneux, on n’aimait ni les conservateurs, ni les catholiques, ni les Marnais ! Et mon père était les trois à la fois », s’amuse aujourd’hui Etienne Bertrand. Aujourd’hui, cette querelle de notoriété du monde du champagne, qui a nourri son engagement il y a quinze ans, se ressent moins. Il produit 30 000 bouteilles, majoritairement en chardonnay, dans un environnement qui est le fief du pinot noir. Ces cuvées se destinent à une clientèle française et internationale tant européenne qu’américaine et thaïlandaise, et une partie de son raisin part vers une grande maison de Tours-sur-Marne. « J’ai aussi le sentiment qu’il y a une inversion des valeurs et que la clientèle recherche davantage des champagnes de vignerons dans la Côte des Bar. Il y avait une nécessité de montée en gamme ces dix dernières années. »
Issu d’une famille de vignerons de neuf enfants, son père voulait très vite lui-même devenir vigneron. « Mais mon grand-père n’était pas pressé de passer le relais. » Puis un vigneron de Cumières engage un remembrement de ses propriétés foncières et propose à son père, qui a 22 ans à l’époque, de reprendre quatre hectares sur les huit disponibles dans l’Aube à Bagneux-la-Fosse. L’affaire se fait en 1972. « Pour ma part, je voulais devenir journaliste. La vie fait que je suis entré dans l’exploitation familiale en 1996 comme salarié viticole. Je suis vigneron et c’est ma fille qui est journaliste ! » Etienne Bertrand passe par toutes les étapes, apprend le métier sur le terrain sans transiter par une école viticole. « Mon père m’a formé professionnellement et mon grand-père, qui était administrateur dans les syndicats, m’a sensibilisé à la prise de conscience économique et politique de la filière. Il me parlait des histoires syndicales et de la construction de la Champagne d’après-guerre. Puis, il y a eu cette rencontre décisive avec les historiens Serge et Claudine Wolikow qui a contribué à me faire prendre de la hauteur sur le sujet. Je me suis dit qu’il était temps de donner du temps au collectif pour apporter ma pierre à l’édifice. »
La bulle de la Côte des Bar
Etienne Bertrand arrive chez Cap’C en 2011 et est élu président en 2018. L’association fondée dans les années 1990 – alors nommée APVC – fait le constat que toutes les décisions se prennent dans la Marne. Il est important de mobiliser les vignerons aubois pour prendre les choses en main et faire monter la notoriété des vins de la Côte des Bar.
« Donner du temps au collectif pour apporter ma pierre à l’édifice. »
Le projet est donc de couvrir et d’animer les huit secteurs du vignoble. « Comme je l’ai annoncé en assemblée générale, je tiendrai mon engagement jusqu’à la huitième route en 2028. Cela signifie que nous avons deux ans pour faire émerger quelqu’un qui aurait envie. Tous les vignerons disent que Cap’C est important pour la Côte des Bar. Mais, c’est plus compliqué lorsqu’il s’agit de s’engager. Nous manquons un peu de bras ! Il faut donc réussir à transmettre cet engouement à une nouvelle équipe, à des gens qui auront envie de développer de nouvelles choses. Il faut aussi savoir s’effacer si on sent qu’on est un frein et avoir la bonne mentalité pour se mettre au service des futurs bénévoles. C’est mon challenge. »
Organisation du Champagne Day à Troyes, livre sur l’histoire de la Côte des Bar, boutique éphémère lors de la covid, accueil de l’Archiconfrèrie, de nombreux événements contribuent à animer le territoire avec la Route du champagne en point d’orgue. La vie associative prend du temps et l’association aimerait convaincre les vignerons de la rejoindre. Deux jours par semaine pour le président bénévole et beaucoup plus à la veille de la Route du champagne. « Pendant cette période, je dois recruter quelqu’un pour s’occuper de mes vignes ! »
Avec cette montée en puissance, la Route du champagne professionnalise l’événement. Prévente des Pass en ligne, édition du carnet de route en français et en anglais, installation de toilettes publiques qui se substituent aux toilettes de chantier, tri des déchets anticipé et surtout animations attractives avec des masterclass de haut niveau. 95 % du budget est financé par les ventes de Pass qui comprend une sacoche avec la coupe de champagne et le guide. « L’an dernier nous avons fait 12 000 ventes et avions engagé 300 000 euros de budget un an avant. Nous accueillons un tiers de moins de 25 ans, un tiers de 35/50 ans et un tiers de plus de 50 ans. » Un visitorat festif et équilibré qui offre aux vignerons de choisir leurs animations en fonction de leur cible.
Si aujourd’hui la filière s’interroge sur la baisse constatée de la consommation, Etienne Bertrand constate que les viticulteurs qui vendent leur champagne autour des 20 euros ne subissent pas de baisse d’activité. « C’est mon cas. Je pense que les choses se compliquent à partir de 30 euros, c’est un ressenti. Nous pouvons même gagner en part de marché. » À 50 ans, Etienne Bertrand se dit qu’il n’a plus l’éternité devant lui bien qu’il ne soit pas presser d’arrêter. Il va donc poursuivre pour améliorer et agrandir son établissement. « Je vais également modifier mes pratiques culturales. Il y a une prise de conscience, je dois progresser sur le travail du sol et j’ai au moins 3 hectares de renouvellement parcellaire à effectuer. » Avec une fille ainée et de jeunes enfants en bas âge, la transmission n’est pas à l’ordre du jour. Pour autant, Etienne Bertrand ne l’envisage pas autrement que dans le cadre familial. Lui qui navigue entre ses vignes et Cap’C, reprendra alors la course à pied et le vélo et continuera d’aller aux matchs de l’Estac, passion qu’il partage avec sa fille aînée. « Il y a des aléas dans le champagne. C’est un métier difficile, usant physiquement et psychologiquement. Nous avons une pression fiscale permanente, mais c’est un métier qui nous ancre sur un territoire. Il nous met aussi en face de certaines réalités très concrètes, et c’est plutôt, me semble-t-il, une richesse. On a quand même de la chance quand on est vigneron ! »