Eric Rodez n’est certainement pas l’inconnu du vignoble champenois. Pensez donc ! Revenu en 1982 sur l’exploitation familiale – 6 hectares à Ambonnay – nanti d’un diplôme d’œnologue et fort de l’expérience acquise en Bourgogne, en Beaujolais, en Côtes du Rhône et auprès d’Henri Krug à Reims, il n’a cessé de s’impliquer dans la vie de l’appellation et des structures qui gravitent autour d’elle : La Champagne Viticole, l’Association Viticole Champenoise, le Réseau maturation du CIVC, le Syndicat Général des Vignerons, le Groupement de Développement Viticole de la Marne, la confusion sexuelle du vignoble, l’agence Carinna Champagne Ardenne, la Chambre d’Agriculture, le comité de bassin de l’agence de l’eau Seine Normandie…
Et comme si cela ne suffisait pas, cet ardent défenseur et promoteur du territoire s’est projeté au plus près des réalités du terrain, dans sa commune (conseiller municipal, en 1989, puis maire d’Ambonnay de 2001 à 2020), auprès de la Communauté de Communes de la Grande Vallée de la Marne, du Parc Naturel Régional de la Montagne de Reims ou encore de la Mission Coteaux, Maisons et Caves de Champagne - Patrimoine mondial UNESCO, en cela convaincu qu’il ne suffit pas de proclamer à tout vent « y’a qu’à / faut qu’on » mais, plus concrètement, de montrer l’exemple.
Un engagement que l’intéressé résume ainsi : « Toute ma vie j’ai été un électron libre. J’ai joué un rôle d’enquiquineur – pour être poli – d’aucuns diront de bouffon… Mais le bouffon, c’est celui qui dit des choses que les autres ne disent pas. Et l’électron, c’est ce qui fait passer le courant »
Ou, s’il faut l’exprimer autrement, Eric Rodez s’est toujours accordé le droit de critiquer, mais toujours en se faisant obligation de proposer des solutions.
« Tout acte humain à un impact »
Depuis la vendange 1984 – « Une vendange exceptionnelle. Exceptionnellement mauvaise ! » – au cours de laquelle il perdit les illusions de ses certitudes cartésiennes formatées pour l’agriculture industrielle à travers l’enseignement reçu, Eric Rodez a posé les jalons qui balisent son cheminement professionnel, avant tout fondé sur le respect du terroir et de la vigne. Pratiquant l’agriculture biologique, l’enherbement maîtrisé, la confusion sexuelle, il a trouvé avec la certification HVE la justification officielle de la démarche qu’il prône. Respect de la réglementation environnementale ; mise en œuvre d’un référentiel de bonnes pratiques environnementales avec obligation de moyens et de traçabilité ; préservation de la ressource en eau ; réduction des produits phytosanitaires ; maîtrise de la fertilisation ; respect de la biodiversité sur l’exploitation. Cela lui a valu, en 2012, d’être la première exploitation agricole française certifiée Haute Valeur Environnementale.
« Soyons créatifs, impliqués dans la nécessaire adaptation aux attentes de notre époque, mais aussi co-responsables de notre futur. »
Si cela répond à la logique qu’il défend et s’adresse également à ses clients – « Ils ont la certitude que ce que je fais est bien ce que je dis… » –, Eric Rodez ne s’est pas arrêté là. S’il s’est d’abord éloigné de la molécule de synthèse pour passer au bio – « La transition était nécessaire, mais il y a quand même des impacts sur le terroir. Tout acte humain a un impact - même ne rien faire ! » –, il a ensuite poursuivi vers la biodynamie, sans perdre de vue que le travail de la vigne doit conduire à la vendange, donc qu’il faut… du raisin. Pour aller davantage encore vers le moins impactant (ce qui ne veut pas dire le non-impactant), limiter cuivre et soufre, Eric Rodez et son fils, Mickaël, s’orientent désormais vers l’aromathérapie, huiles essentielles et extraits végétaux, parcelle après parcelle.
« Quand on se parle, on avance »
Développer et faire accepter par d’autres – le plus grand nombre ? – une telle démarche ne relève pas de l’évidence. Une démarche qui repose avant tout sur la conviction qu’être Champenois est un privilège. À ses yeux, il importe d’avoir pleinement conscience que le champagne relève d’une co-construction qui traverse son histoire. « À l’échelle de la planète, peu de produits ont l’aura du champagne, et la Champagne est le fruit du déterminisme sans faille des générations passées. D’où l’importance du collectif dans ce que nous sommes. »
Pour autant, à travers sa propre expérience, Eric Rodez n’entend imposer aucune vérité. Depuis plus de 40 ans, il s’implique (voir plus haut) partout où il voit la possibilité d’interagir, non pour exprimer sa vérité, mais pour faire émerger une vérité plurielle. « Il nous faut, tous ensemble, porter le fait que la vérité est plurielle et que cette pluralité doit constituer le dénominateur commun du champagne dans la galaxie des sparkling wines. » Il regrette que la singularité champenoise soit parfois mise à mal par des comportements individuels. « Dans une société de plus en plus individualiste, chacun cherche à faire prévaloir sa vérité. Et chacun se trompe, car l’avenir du champagne dépend de nos choix collectifs. »
Voilà pourquoi ce grand timide s’est efforcé d’intégrer les lieux de réflexion où il pouvait prendre la parole : « Ce furent des engagements passionnants. J’y ai toujours cherché à faire en sorte que l’on se parle – même à défaut de se comprendre – parce que quand on se parle, on avance. »
« Soyons créatifs »
Les questions qu’il pose sont plus que jamais d’actualité : « Comment mieux respecter notre terroir ? Comment prendre notre juste part dans le respect de la planète ? », sans jamais oublier que le champagne doit rester visible de toute la diversité de ses consommateurs. « Dans un monde qui avance plus vite que nous, on célèbre le conservatisme du produit champagne en oubliant qu’il doit rencontrer son public et les préoccupations sociales et sociétales qui sont les siennes. »
Pour Eric Rodez, le champagne a toujours représenté le modernisme, l’envie de réussir dans son élaboration, sa commercialisation, sa communication… « Il a fallu être innovant. » Il regrette que cette Champagne visionnaire verse aujourd’hui dans un attentisme « qui la fait courir derrière les évolutions réglementaires ». Il reste persuadé de la nécessité de s’adapter au consommateur final qui souhaite un vin propre. « Que met-on derrière le mot propre. Il faut travailler là-dessus… », en tenant compte, également, du défi que représente le changement climatique. « Soyons créatifs, impliqués dans la nécessaire adaptation aux attentes de notre époque, mais aussi co-responsables de notre futur. » Incontestable profession de foi. Mais est-on jamais prophète en son pays ?