Entretien avec Aurélien Banon - « L’industrie est un outil d’aménagement du territoire »
Entretien. Aurélien Banon, Directeur de Bpifrance Champagne-Ardenne, délivre le bilan 2025 de la banque publique d’investissement, qui traduit un dynamisme et une résilience des entreprises en région, malgré les incertitudes.
Aurélien Banon, quel est le bilan de l’année 2025 de Bpifrance dans la région ?
Bpifrance est présente dans la région à travers deux antennes : l’une à Reims, pour la Marne et les Ardennes, l’autre à Troyes, pour l’Aube et la Haute-Marne. Au total, une trentaine de collaborateurs y travaillent au quotidien, couvrant un large spectre de métiers : financement moyen et court terme, innovation, garantie bancaire, accompagnement à l’international, conseil, climat et fonds propres.
Activité par activité, quel est l’impact de Bpifrance sur le territoire ?
En financement moyen terme, nous avons mis en oeuvre environ 250 millions d’euros de crédits en cofinancement avec les banques, c’est près d’un demi-milliard d’euros qui ont été concrètement injectés dans l’économie régionale. Cela se traduit par près de 200 projets accompagnés sur l’ensemble de la Champagne-Ardenne, tous secteurs confondus. L’industrie – textile, métallurgie, plasturgie – représente environ 25 % de ces projets, devant l’agroalimentaire autour de 10 %, et le tourisme, un secteur en développement, avec un peu moins de 10 %.
Mais le fait marquant de cette année reste sans conteste l’essor des avances de trésorerie, qui a progressé de plus de 30 %. Près de 230 millions d’euros ont ainsi été délivrés à des PME et ETI du territoire. Ce mécanisme consiste à mobiliser des créances clients pour avancer du cash aux entreprises. Il reflète un besoin croissant d’accompagnement sur la liquidité, et touche quasiment tous les secteurs, avec une concentration particulière dans le BTP et l’industrie.
Que révèle ce chiffre sur l’état de l’économie régionale ?
Ce recours accru aux avances de trésorerie traduit deux réalités. D’une part, une démarche de prévention : des entreprises dont la visibilité sur les carnets de commandes se réduit – passant de douze mois à six, par exemple – préfèrent sécuriser leur trésorerie plutôt que d’attendre les délais de paiement classiques. D’autre part, certains secteurs font face à des difficultés structurelles ou conjoncturelles : le BTP souffre chroniquement de tensions de trésorerie, tandis que des industries voient leur production perturbée par des facteurs exogènes, comme les problèmes d’approvisionnement liés aux tensions géopolitiques, qui les empêchent de facturer dans les délais habituels.
Une année dynamique, en quelque sorte ?
Assurément. Les financements à moyen terme, véritable baromètre de la confiance des dirigeants dans l’avenir, atteignent un niveau record pour our direction régionale en 2025. Ces 200 millions d’euros d’investissements à long terme montrent que, malgré un contexte incertain, les chefs d’entreprise font preuve de résilience et continuent de se projeter. C’est un signal résolument positif.
Quels sont aujourd’hui vos principaux leviers d’action ?
Nous avons lancé la banque de digital avec un premier déploiement massif en 2025. Il s’agit de toucher en priorité nos TPE au travers d’une offre 100% digitale de crédit moyen terme jusqu’à 75 000€ en cofinancement avec les banques pour plus de proximité.
L’innovation reste un sujet central pour Bpifrance. Comment se traduit votre action en la matière ?
On associe spontanément innovation et start-up, ce qui est légitime, mais le champ est bien plus large. Après la vague portée par la French Tech, centrée sur les services numériques, nous sommes aujourd’hui dans un cycle de Deeptech : intelligence artificielle, quantique, nouveaux matériaux… L’ambition de Bpifrance est d’encourager les chercheurs à devenir entrepreneurs — un vrai changement de paradigme, inspiré du modèle américain. Des dynamiques concrètes émergent autour des pôles universitaires, et 2025 a été une excellente année avec 8 projets accompagnés en Champagne-Ardenne. Au total, ce sont près de 100 millions d’euros de dépenses d’investissement dans des projets innovants qui ont été enregistrés sur la région, avec des partenaires bancaires particulièrement actifs sur ce segment.
Qu’en est-il de l’accompagnement à l’international ?
Les résultats sont encourageants : une cinquantaine d’entreprises ont été suivies en 2025. Ce qui est notable, c’est que pour les deux tiers d’entre elles, il s’agissait d’une première démarche structurée auprès de nos équipes sur les sujets export. Les enjeux sont nombreux — stratégie d’implantation, création de filiales, adaptation aux normes locales, risque financier — et Bpifrance propose des outils spécifiques, notamment assurantiels, pour « dérisquer » ces initiatives et sécuriser les opérations.
Pourquoi le plan industrie est-il devenu central aujourd’hui ?
Parce que nous avons pris la mesure de nos fragilités. Pendant trop longtemps, le modèle de « l’entreprise sans usine » a été valorisé. Résultat : la part de l’industrie dans le PIB français est tombée à 10 %, contre 15 % en moyenne en Europe. Or, quand une usine ferme, c’est tout un écosystème qui s’effrite : commerces, services publics, attractivité du territoire. L’industrie est un outil structurant d’aménagement du territoire, capable de maintenir de l’activité en dehors des grandes métropoles. Notre objectif est donc d’accompagner 10 % d’entreprises industrielles supplémentaires — un effort significatif dans un secteur qui représente déjà une part importante de notre activité.
Le constat sur l’industrie reste pourtant contrasté, marqué par des fermetures…
C’est vrai, mais il faut regarder la dynamique dans son ensemble. Les nouvelles usines qui ouvrent sont plus petites, certes, mais elles sont plus nombreuses. On ne recrée pas du jour au lendemain des sites de plusieurs centaines de salariés, mais la multiplication des initiatives locales est un signe réel de vitalité. Ce qui compte, c’est le mouvement.
« Notre objectif est d’accompagner 10 % d’entreprises industrielles supplémentaires. »
Au-delà de l’industrie, la transmission des entreprises est aussi un enjeu majeur…
Absolument. Dans certaines régions, près de 30 % des dirigeants ont plus de 65 ans, et une entreprise sur deux est familiale. Le risque est réel : faute de repreneur, certaines disparaissent tout simplement. La première difficulté est l’anticipation : trop de dirigeants attendent trop longtemps, alors qu’une transmission non réalisée dans l’année qui suit la décision voit ses chances de succès chuter drastiquement. Bpifrance intervient notamment en proposant des garanties pouvant atteindre 70 % du financement, avec le même objectif que pour l’international : sécuriser les projets et lever les freins à leur réalisation.
Enfin, comment le climat s’inscrit-il dans cette stratégie globale ?
Nous sommes passés d’une phase de diagnostic à une phase d’action. Les entreprises ont mesuré leur empreinte ; maintenant, elles doivent agir. Car même en réduisant les émissions, le changement climatique est déjà là : inondations, hausse des températures, perturbation des conditions de production. La vraie question aujourd’hui n’est plus « comment prendre conscience ? » mais « que fait-on concrètement pour réduire notre impact et nous adapter à des conséquences déjà visibles ? »
Quel est, finalement, le fil conducteur de toutes ces actions ?
L’idée est simple : chaque intervention doit avoir un impact. Chaque euro engagé doit répondre à un enjeu de société. Que ce soit l’industrie, le climat ou la transmission, tout est lié. L’objectif est de renforcer la souveraineté économique, préserver le tissu d’entreprises et préparer l’avenir.