Vous l’avez peut-être déjà aperçue, au détour d’une rue, juchée sur son escabeau, salopette bleu Klein et pinceaux à la main. La Rémoise Christine Sejean, qui a débuté comme graphiste, a depuis quelques années ajouté une nouvelle activité à sa palette, en devenant peintre en lettres. Une discipline à part entière, disparue au fil du temps mais qui revient peu à peu sur le devant de la scène et surtout des enseignes… pour celles et ceux qui souhaitent une identité visuelle forte, pérenne, avec l’envie du beau geste et du travail bien fait. Mais remontons tout d’abord un peu le temps…
Issue d’une fratrie de cinq enfants au sein d’une famille franco-libanaise, Christine Sejean a toujours eu le goût des arts, même si elle estime « ne jamais avoir su bien dessiner ». Après un bac littéraire, option arts plastiques, elle s’intéresse au monde de la culture et à son « marketing ». « J’ai toujours voulu savoir comment les choses se construisaient. Je me souviens avoir eu en main une plaquette de la communication du Manège de Reims (scène nationale dédiée aux arts du mouvement) et avoir été fascinée par la manière dont elle avait été conçue, tout en délicatesse et avec des tas d’entrées différentes, des pliages et des photos. Et je me suis dit : ’’c’est ça que je veux faire’’. » Déterminée — comme on le verra tout au long de son parcours — elle entre alors à l’ESAD de Reims, l’École Supérieure des Arts et de Design, tout en se rendant rapidement compte qu’elle n’ira pas dans la direction proposée par l’établissement, à savoir former de futurs « designer produits ». Il n’empêche, de ces années elle conservera « l’apprentissage de l’autonomie, du développement produit de A à Z mais également de très fortes amitiés ». Durant sa formation, elle aura notamment l’occasion de partir en Erasmus à Copenhague, ville éminemment artistique, où le design occupe une place à part et même avant-gardiste et apprendra en version accélérée le Danois en un mois.
La créativité en fil rouge
Avec toujours comme ligne directrice la volonté d’évoluer dans la communication graphique, elle décroche un stage puis un emploi dans une agence de création graphique rémoise, celle-là même qui avait réalisé le petit dépliant à l’origine de sa vocation. « Durant cinq ans, j’y ai appris tout ce qu’il fallait savoir du métier. » En 2011, la jeune femme a des envies d’ailleurs. Et c’est à New-York qu’elle décide de poser ses valises. Partie avec un sac à dos, elle trouve à se loger chez l’habitant et, chaque jour, arpente les différents quartiers de la Grosse Pomme pour distribuer des CV. Malheureusement, sans visa de travail, l’aventure dure juste assez de temps pour rembourser les frais de voyage. Christine Sejean revient alors à Reims, chez ses parents et réfléchit à se mettre à son compte. Elle entend parler d’une structure qui est en train de se monter, novatrice pour l’époque, un espace de co-working pour les entrepreneurs. L’aventure de La Capsule démarre. « Je savais faire tout ce qui touche à la création graphique, là, j’ai aussi appris à gérer tout l’univers administratif ! Effectuer un devis, des factures… Gérer aussi une communauté d’entrepreneurs. »
Un petit noyau d’indépendants de différents horizons se fédère et petit à petit, La Capsule prend de l’ampleur. De membre fondateur, Christine Sejean en devient même la Présidente de 2015 à 2017. Elle organise des événements, des rencontres, des conférences. Parallèlement, elle s’intègre dans le tissu local culturel et entrepreneurial, menant des collaborations aussi bien avec des entreprises qu’avec des collectivités ou institutions. « J’ai réalisé de nombreux projets avec ma binôme de travail, Claire Brochot, rencontrée lorsque nous étions toutes deux salariées de la même agence de création graphique. Nous avons des univers différents mais complémentaires, ce qui plaît à nos clients. Elle, est plus sur l’illustration. Moi, sur la hiérarchie des textes et la lisibilité graphique. » Ensemble, elles sont résidentes à l’Hyper Espace et collaborent avec le Centre Saint-Exupéry.
Du sens des mots
En 2018, elle entend parler d’une formation un peu hors-norme, sur quatre jours à Paris, dispensée par Mike Meyer, peintre d’enseignes américain. Une fois de plus, la jeune femme sait ce qu’elle veut et s’en donne les moyens. « La formation coûtait une petite somme. J’ai vendu ma voiture et réduit ma consommation de cigarettes de moitié pour me la payer », se remémore-t-elle. « Je voulais absolument savoir comment peindre de gigantesques lettres, connaître le bon matériel, arriver à maîtriser la perspective. »
À ce moment-là, les peintres d’enseigne sont une poignée à exercer en France, aujourd’hui, ils sont à peu près une centaine. « Être peintre en lettres, toute la difficulté réside dans le fait de choisir les bons mots. Le message véhiculé tout autant que l’esthétique est important. » Nostalgie du vintage, volonté de revenir à une véritable technicité, ramener aussi de l’humain et le regard de l’artiste font que les commandes commencent à s’étoffer. Fresques murales en intérieur et extérieur, Maisons de Champagne, organismes publics, hôtels, librairies, vitrines commerciales… Christine Sejean multiplie les collaborations. La dernière en date, monumentale, a été commandée par la Ville de Reims dans le cadre de la célébration de la réouverture du Musée de la Reddition. Sur fond bleu, les lettres du mot « PAIX » peintes en blanc et rouge — entourées d’autres tels que « respect », « espoir », « sérénité » choisis par des Rémoises et Rémois — claquent dans le paysage des Hautes-Promenades. En parlant de cette réalisation, celle qui est d’ordinaire si solaire, se fait plus grave : « J’ai réfléchi avant de m’exprimer, mais le sujet de la guerre et de la paix est très intime, d’autant plus aujourd’hui avec l’actualité », livre Christine Sejean qui a encore de la famille au Liban. Ce pays, ses couleurs, ses odeurs, s’il ne l’a pas vu naître, coule pourtant dans ses veines. Il est celui de ses parents, de ses grands-parents chez qui, enfant, elle partait en vacances. Son engagement a d’ailleurs pris un tour plus appuyé ces dernières années, lors de l’explosion du port de Beyrouth en 2020.
« Être peintre en lettres, toute la difficulté réside dans le fait de choisir les bons mots. Le message véhiculé tout autant que l’esthétique est important. »
« J’y suis retournée tous les ans depuis, avec l’ONG Offre Joie pour aider à la reconstruction de la ville. Là-bas, j’ai aussi repris contact avec une association fondée par ma grand-mère, La Voix de la femme libanaise, dont le but est d’aider les familles atteintes par les effets de la guerre ainsi que de soutenir les aides aux orphelins. » Ce message de paix et d’espoir, elle souhaite le porter, mais pas seule. C’est pourquoi elle conçoit des œuvres participatives.
Exposition collective
La dernière en date, plus personnelle, sera visible au Cellier de Reims à partir du 28 mai et jusqu’au 20 septembre. Elle fait partie d’une exposition collective où une dizaine d’artistes rémois expriment leur vision de la paix. Christine Sejean a ainsi choisi de s’appuyer sur un conte, La Légende du colibri, de Denis Kormann. « Ce conte raconte comment un colibri va essayer d’éteindre un incendie de forêt alors que les autres animaux regardent le feu progresser. L’idée est de dire que chacun doit prendre sa part face aux catastrophes, que rien ne se fait seul, et qu’il suffit qu’une personne se mobilise pour entraîner les autres. Cela exprime aussi la force du collectif. » Sur un mur, est inscrit au pinceau fin et dans une écriture très calligraphique, les phrases du conte, prolongées par un unique et gigantesque mot : AMOUR. Mais l’œuvre ne s’arrête pas là, à l’intérieur de celui-ci, des centaines d’enveloppes sont collées, destinées à accueillir des petits mots rédigés par les visiteurs : mots doux, mots d’amour ou d’humour, pensées philosophiques… et même dessins d’enfants. Dans une autre partie de l’exposition, une vision encore plus personnelle sera proposée au public, un espace que Christine Sejean aura vu comme une reconstitution d’un salon de famille…
Une fois cette exposition livrée, la peintre graphiste ne manque pas de projets. Invitée à participer à des festivals de street-art ces prochains mois, elle est aussi bénévole au Gabari Fest (festival rémois tous publics autour des Arts graphiques qui se déroulera du 3 au 6 septembre 2026), chargée des mécénats et partenariats. La saison estivale est aussi celle de la peinture d’enseignes car cette discipline requiert un temps sec voire ensoleillé. Et le calendrier de l’artiste est déjà bien garni. Christine Sejean se réjouit ainsi de l’ampleur que prend cette nouvelle activité « belle et joyeuse ». Deux mots, qui, pour le coup, lui conviennent parfaitement.