Invités / Entretiens

Chiara Villa

Le nouveau langage de la Madeleine

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Chiara Villa.
Chiara Villa. (Crédits : DR)

« Je veux essayer. » Chiara Villa apporte un nouveau souffle pour la culture régionale au théâtre de la Madeleine à Troyes. Une milanaise dans un théâtre à l’italienne, cela ne s’invente pas. La nouvelle directrice de la scène conventionnée propose un projet articulé autour des « Nouveaux langages ». Un spectre large qui couvre les nouvelles technologies, les textes revisités et l’inclusion, dont l’objectif vise à ramener les Aubois au théâtre et surtout à discuter et à échanger. Chiara Villa veut retrouver la force du groupe et de la pensée. « Avec le théâtre, c’est encore possible ! »

Subventionnée par la Ville de Troyes, le ministère de la Culture et la Région Grand Est, la scène conventionnée assure au directeur « une liberté de programmation, c’est très important pour moi. Bien sûr, il y a un dialogue avec les trois tutelles, c’est stimulant et enrichissant pour proposer des projets. » Chiara doit ainsi promouvoir les compagnies de la Région, l’émergence et la coproduction de nouvelles compagnies départementales, nationales ou internationales, dès lors qu’elles peuvent entrer dans le projet « Nouveaux langages – Jeunesse ». Un projet associé à la candidature de Chiara Villa et qui a été décisif pour son recrutement.

« Il y a trois choses importantes dans les Nouveaux langages. Tout d’abord, le spectacle vivant qui analyse, interagit, raconte les nouvelles technologies et l’utilisation des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle. Le deuxième volet aborde la réécriture. Revisités, réinterprétés, réécrits, les textes classiques peuvent être aussi juste un commencement pour créer autre chose, pour que les équipes du spectacle vivant s’en emparent pour retransmettre à leur manière les mythes ou les auteurs. » Le projet promeut aussi l’utilisation de toutes les langues dans le spectacle et un volet sur l’inclusion complète le projet. « Je pense à une collaboration avec le Centre dramatique pour la création adaptée de Morlaix, pour les artistes porteurs de handicap au niveau professionnel, pour voir comment ces artistes retravaillent ces langages et comment le public peut suivre le spectacle. » Chiara pense ainsi aux lunettes pour décrire le spectacle ou aux gilets qui vibrent pour faire ressentir des choses et mettre la technologie à la disposition d’un public. Il existe aussi des oreillettes pour décrire les scènes aux malvoyants, mais les outils sont coûteux. Le projet inclusif pourrait être opérationnel dans un ou deux ans.

Cultiver l’esprit critique

Les nouvelles technologies concernent certes la jeunesse, mais également les adultes. « Toute cette génération-là a besoin de se souvenir que de laisser les enfants devant les ordinateurs portables ou le téléphone n’est pas la meilleure chose à faire. Ils oublient le concept de discussion et de rencontre, chose que je mettrai en avant dans le théâtre avec des discussions. Nous devons arrêter de sortir du théâtre en disant juste « j’ai aimé » ou « je n’ai pas aimé », on like ou pas. Je veux enlever ce concept de consommation de théâtre et dire qu’il s’agit d’un endroit ouvert où les personnes viennent discuter. Quand quelqu’un ne va pas dans notre direction, cela peut être super enrichissant d’en parler. »

« La culture est un bien commun, elle participe à faire grandir les gens. »

Chiara Villa souhaite aussi démocratiser le théâtre et remettre La Madeleine au centre d’un travail artistique pour tous les publics. Les artistes associés aux programmations iront travailler au conservatoire, dans les écoles, à l’Ehpad ou encore à l’université pour nourrir le territoire comme le territoire les nourrira en retour. Un moyen d’inviter les universitaires dans l’antre de la Madeleine. « Où sont les universitaires de Troyes ? Pourquoi ils ne viennent pas au théâtre ? », s’interroge la directrice qui passait son temps dans les salles quand elle faisait ses études. Si l’équipe reste encore restreinte avec quatre personnes, Chiara Villa voit plus loin pour animer le lieu. Ainsi, l’aquarium du théâtre deviendrait un espace d’échanges avec des artistes, des écrivains, des scientifiques. La création de « Mini-Fest » irait aussi en ce sens avec des créations autour de thématiques sociétales.

De Milan au Grand Est

Née à Milan, Chiara a fait ses études à Paris. « Je faisais du théâtre au lycée, j’avais 16 ans. J’ai travaillé avec une metteuse en scène du théâtre Piccolo de Giorgio Strehler à Milan et nous avons présenté les Oiseaux d’Aristophane dans l’amphithéâtre de Syracuse au festival classique pour les jeunes. J’avais fait la scénographie, les costumes et ce qui m’a plu, c’est la mise en scène. Il y a eu quelque chose de très fort et c’est devenu évidence. J’avais le mythe de la France et de la Sorbonne et je voulais rencontrer Georges Mahu, grand spécialiste du théâtre et il enseignait à la Sorbonne ». Chiara Villa fonde ensuite sa compagnie Villatheatre à Strasbourg. Elle enchaîne les expériences au Centre d’art dramatique de Colmar, puis comme metteuse en scène pour l’Opéra Studio à l’Opéra du Rhin. Puis, elle codirigera la Friche Laiterie de Strasbourg, une association dédiée aux arts vivants. Chiara Villa y restera avec d’autres artistes pendant quatre ans. « Je suis repartie ensuite à Paris pour faire une formation de chef de projets culturels. » Après deux ans au conservatoire des Arts et Métiers, elle rejoint les théâtres Gérard Philippe et Jean Villard de Champigny-sur-Marne. Quand elle voit le poste de directrice de la scène conventionnée d’intérêt national au théâtre de la Madeleine de Troyes, Chiara se positionne. « Ici, je peux mettre mes compétences à disposition d’une ville qui est à 1h30 de Paris, une ville dans le Grand Est, région que je connais bien, dont je connais énormément d’acteurs culturels et de responsables de structure, tout comme je connais les acteurs culturels et les responsables de structure d’Île-de-France. Donc, je peux faire le lien entre les deux régions. Il y a énormément de possibilités de partenariats entre la Madeleine et tout le territoire. »

Passionnée de design et amatrice de natation pendant son temps libre, Chiara prend ses marques dans la ville et a le temps de réfléchir. Au théâtre. À l’humanité. À ce que le théâtre peut apporter à l’humanité. « Le soir, quand je me couche, je suis particulièrement inquiète de la situation nationale et internationale avec les guerres, les extrêmes et le recul des droits sociaux. Je sais ce que c’est d’avoir des extrémistes en Italie. Alors le matin quand je me lève, ce qui m’anime, c’est que grâce et à travers la culture, j’arrive à discuter de tout cela. Que l’on se rende compte qu’il ne faut pas reculer et qu’il faut considérer le bien commun. La culture est un bien commun, elle participe à faire grandir les gens. Il faut retrouver cette capacité à défendre les valeurs démocratiques de l’Europe. Je suis inquiète de voir que les jeunes peuvent être utilisés avec les nouvelles technologies. C’est pour cela aussi les « Nouveaux langages ». Je veux pouvoir dire que j’ai essayé. Si je n’y arrive pas, c’est que le public a fait son choix. Le concept du choix est très important. Je veux que nous soyons devant nos propres responsabilités. »