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129e année

Le 7e art est sa maison

Anne Faucon. Arrivée de Toulouse, l’Auboise pilote le projet du 7e cinéma d’art et essai du réseau Utopia, créé par ses parents en 1976.

Anne Faucon pilote le projet du cinéma Utopia de Pont-Sainte-Marie, dont l’ouverture est prévue à la rentrée 2022.

Le cinéma, elle est tombée dedans quand elle était petite. C’était au début des années 70, à Aixen- Provence. Anne Faucon se revoit à l’âge de cinq ans, traînant au milieu des vieux fauteuils de cinéma récupérés et nettoyés par ses parents, les aidant à sa façon. « Mes parents, Anne-Marie et Michel, sont les fondateurs d’Utopia, qui ne s’appelait d’ailleurs pas encore comme ça », explique-t-elle. Anne-Marie était alors infirmière en psychiatrie, un métier qu’elle aimait autant qu’elle en déplorait certains aspects. Michel était étudiant en histoire. Un film allait les marquer.

« The Molly Maguire » de Martin Ritt, sorti en 1970, résonnera en eux comme une urgence à laisser s’exprimer leurs vrais choix de vie, à « faire un pas de côté »... « Ils ont eu l’idée de faire une première séance, d’aller voir le directeur du casino d’Aix-en-Provence, ayant remarqué qu’il n’y avait pas d’activité le lundi soir. Ils ont fait plein de tracts, mobilisé des gens. Une salle comble – de 500 personnes- leur a fait dire que c’était très simple de faire du cinéma », relate Anne Faucon, dont l’enthousiasme est souligné par un léger accent du sud de la France. De cette première bonne expérience naît l’envie de créer une petite salle de cinéma.

« On est arrivés dans des cinémas déjà créés. J’ai eu envie de me renouveler »

Pour pallier leur manque de moyens financiers, ils apprennent sur le tas à faire des projections, récupèrent de vieux fauteuils… Anne a à peine six ans qu’elle voit déjà des films en version originale, que sa mère lui explique. « Pendant des années, je me suis demandée si le cinéma était un choix ou pas. C’était quelque chose qui accaparait beaucoup mes parents, observe-t-elle. On a toujours gardé à Utopia ce côté petit artisan. On sait mettre la main à la pâte. C’est ce qui nous permet d’avoir de la proximité avec notre public. On n’est pas des intellectuels déconnectés », sourit-elle. En 1984, Anne Faucon suit des études de langues étrangères appliquées, anglais et chinois : « J’avais envie de voyager, de faire autre chose ».

Elle travaille parallèlement pendant trois mois comme animatrice du cinéma Utopia créé en 1987 à Aix-en-Provence. Tout en faisant des ménages pour financer ses études. Puis elle entrera pour un stage à l’institut les Parons, à Éguille, comme animatrice éducatrice spécialisée, où elle se verra offrir une formation. Mais c’était sans compter l’appel du cinéma. Ses parents lui demandant de venir travailler avec eux – Utopia de Manosque et Toulon étaient en train de fermer, comme beaucoup de salles, dans les années 80 -, c’est ainsi qu’elle se retrouvera, à vingt ans à peine, seule à la barre de deux cinémas, qui plus est sans réelle formation.

« Quand les deux salles ont fermé, je n’ai plus voulu entendre parler de cinéma », glisse-t-elle. C’est à cette période, en 1989, qu’elle rencontre le futur père de sa fille, Océane, qui naîtra en 1992. Forte de son expérience dans l’animation, elle se retrouve fonctionnaire territoriale, à Plaisir, dans les Yvelines, comme directrice de centre de loisirs. Puis elle suivra son compagnon à Tahiti pendant deux ans. Avant de revenir en métropole, à Trappes, où elle occupe un poste d’animation, pendant un an.

Virus du cinéma

Fin 1993, alors qu’un Utopia ouvre à Toulouse, se pose la question d’un retour aux sources : « Mon époux a eu envie d’aller dans le sud de la France. J’avais quant à moi la possibilité de prendre quatre ans de disponibilité. Et le cinéma me manquait. J’ai fini par céder ». C’est ainsi que l’ancienne fonctionnaire est devenue adjointe de direction d’Utopia Toulouse puis Tournefeuille qui ouvrira en 2003.

« On a toujours gardé à Utopia ce côté petit artisan. C’est ce qui nous permet d’avoir de la proximité avec notre public »

« Avec Toulouse, on a été plus reconnus. Après des années de vaches maigres, c’est devenu moins difficile pour Utopia. On n’a jamais demandé de subventions de fonctionnement. On a toujours fait les choses dans la plus grande autonomie. Ce qui nous apporte une grande liberté de ton et une sécurité par rapport aux politiques, même en cas de changement de municipalité ».

Nouveau défi, un écocinéma

Pourtant très attachée à la ville de Toulouse, Anne Faucon avait besoin de se lancer de nouveaux défis. Et à l’heure où les fondateurs d’Utopia sont en train de se retirer, elle a ressenti le besoin de sortir de sa zone de confort : « On est arrivés dans des cinémas déjà créés. J’ai eu envie de me renouveler ». Le hasard des rencontres la guidera jusqu’à Pont-Sainte-Marie, dans l’Aube. En 2018, c’est suite à des études de cinéma au Fémis de Paris, « dispensant des formations très pratiques », qu’elle se rapproche de Troyes. Après avoir été proposé en vain à la ville de Troyes, son projet de création d’Utopia recevra un bon accueil chez les Maripontains.

C’est ainsi que depuis mai 2019, Anne Faucon, devenue gérante de la SAS Saintes Maries, pilote le projet de « perpétuer un savoir-faire et une ligne éditoriale peaufinée depuis près d’un demi siècle » (voir PAMB 7913). La première pierre « symbolique » du 7e cinéma du réseau Utopia a été posée en juillet 2021. Son ouverture est prévue pour la rentrée 2022. Construit au coeur de l’éco-quartier de Pont-Sainte-Marie, le bâtiment à énergie positive, bas carbone, économe en eau et zéro déchets sera équipé de quatre salles pour un total de quelque trois cents places accessibles à un tarif de cinq euros en moyenne.

Arrivée dans l’Aube

Après avoir vendu sa maison de Toulouse, elle arrive dans l’Aube, galvanisée par son projet. Après de nombreux allers-retours, elle est heureuse de poser ses valises, prête à faire partager son énergie et sa culture – pétrie d’art populaire, de batucada (percussions brésiliennes)… de salsa, de chant choral – ainsi que son goût pour les chansons françaises et les meubles anciens. « La pose de la première botte de paille est programmée en septembre-octobre », ajoute la dynamique gérante, actuellement à la recherche de restaurateurs et d’animations.

Nadine Champenois