Une économie locale sous tension mais résiliente
Conjucture. La rentrée solennelle du Tribunal de commerce de Reims est l’occasion de faire une photographie de l’activité et de la conjoncture économique du territoire. 2025 marque ainsi une légère hausse des procédures collectives – de l’ordre de 2,4% – ainsi qu’une hausse plus importante des redressements judiciaires (11,4%).
« Ne regardons pas ces chiffres seulement comme des statistiques : ils racontent des histoires d’entreprises, de dirigeants, de salariés… Ils disent les fragilités, mais aussi les rebonds, les réussites, les transformations qui font le quotidien d’un Tribunal de Commerce », insiste Etienne Le Du, pour qui l’instance qu’il préside ne doit pas être considérée comme la dernière étape d’une entreprise dans la tourmente, mais bien comme un moyen de prévention des difficultés. Car si les chefs d’entreprises sont souvent paralysés à l’idée d’entrer dans un tribunal, le rôle du juge consulaire est pourtant bien d’apporter une aide concrète, grâce notamment à deux outils : le mandat had hoc et la conciliation. Toutes les entreprises (y compris les auto-entreprises) quelle que soit leur taille ou leur chiffre d’affaires peuvent recourir au mandat ad hoc. Seule condition, elles ne doivent pas être en cessation des paiements.
Ainsi, pour l’année 2025, quatre mandats ad hoc et six procédures de conciliation ont été ouverts. Ces chiffres sont substantiellement en baisse par rapport aux dernières années (16 mandats had hoc et 7 procédures de conciliations en 2024). « Plus on s’éloigne de la période covid moins ce type de procédure est utilisé. Il y a eu un grand mouvement d’élan post-covid mais qui concernait plutôt des entreprises de plus grande taille, avec une visibilité sur leur trésorerie », analyse Etienne Le Du. « Car le coeur de la réussite de cette procédure est l’anticipation des difficultés, il faut donc que l’entreprise concernée soit assez mature. »
En matière de procédures collectives, la juridiction de Reims enregistre une hausse modérée de 2,4%, contre 3,2% au niveau national. « Pour mémoire, entre 2023 et 2024, la hausse nationale était de 17% quand le Tribunal de Commerce de Reims enregistrait +5,85%. » Les redressements judiciaires sont également en hausse, de l’ordre de 11,46%, et ce qui pourrait apparaître comme une mauvaise nouvelle de la santé des entreprises, Etienne Le Du, optimiste, préfère le voir comme « une plus grande capacité à les sauver ». En effet, si un redressement judiciaire est ouvert, c’est que le tribunal considère que l’activité a un potentiel économique réel, que les difficultés sont réversibles et qu’un retour à l’équilibre est envisageable. Sinon, c’est une liquidation qui est directement prononcée. Or, par rapport à 2024, le nombre de redressements judiciaires a augmenté passant de 96 à 107 tandis que les liquidations sont restées stables à 235.
L’emploi sauvegardé
Au sein de la juridiction du Tribunal de Commerce de Reims, les entreprises concernées sont plutôt des très petites structures, et souvent, avec une réelle fragilité depuis longtemps. « Le nombre de salariés concernés par les procédures ouvertes dans notre juridiction est en baisse très sensible et représente moins de deux salariés par procédure », exprime le Président du Tribunal, ce qui explique en partie que « les procédures de mandat had hoc et de conciliation restent à un niveau très faible. Elles ne sont pas adaptées à ce type de structure condamnées dans près de 70% des cas à une liquidation. » Le procureur François Schneider précise : « L’année 2025 aura été plus dense que la précédente pour les magistrats consulaires même si le nombre de procédures collectives ouvertes sera resté stable par rapport à 2024 (335/344). (…) Nous pouvons néanmoins nous réjouir du fait que près de 40% de moins de salariés auront été affectés par ces procédures entre 2024 et 2025 alors que l’année 2024 avait été beaucoup plus impactante pour l’emploi que les années précédentes. »
Les structures liquidées en 2025, sont pour beaucoup des entreprises qui étaient déjà très fragiles. D’ailleurs, plus de cinq ans après le covid, il n’est plus vraiment possible de rendre les PGE « responsables » des liquidations, dans la mesure où, à date, plus de 90% d’entre-eux sont désormais remboursés. Ces chiffres démontrent ainsi, selon Etienne Le Du, « une économie locale qui reste résiliente face aux incertitudes », une économie portée notamment par la filière champagne et agro-industrielle dans la Marne. Néanmoins, le climat économique reste tendu avec de nombreuses incertitudes et le président du Tribunal de Commerce alerte sur la necessité de retrouver une visibilité pour les entreprises qui ne vont pas pouvoir continuer à « tendre le dos » encore longtemps. C’est pourquoi, il indique travailler en 2026 sur deux nouveaux défis majeurs. « Le premier est l’usage de l’Intelligence Artificielle dans le droit. L’IA peut assister, analyser, accélérer, mais elle ne remplacera jamais ce qui fonde la justice : le discernement humain, la nuance, l’écoute, la capacité à comprendre une situation dans toute sa complexité », insiste-t-il, souhaitant l’adoption d’une charte d’usage des outils d’IA. L’École Nationale de la Magistrature s’est d’ailleurs saisie de cette problématique, en proposant, aux juges consulaires, des formations sur les usages de l’IA.
Le second sujet porte sur l’évolution du périmètre des Tribunaux de Commerce, à savoir l’extension de leurs compétences et la création de tribunaux des activités économiques, « l’expérience est encourageante », estime Étienne Le Du qui souligne que la prévention reste la « première responsabilité ». « Détecter les fragilités, écouter les dirigeants, proposer des solutions confidentielles, orienter vers les bons interlocuteurs, c’est le coeur battant de la justice commerciale », souligne-t-il, avant de conclure son propos lors de l’audience solennelle de rentrée en invoquant l’année du Cheval, dans l’astrologie chinoise (fallait-il y voir un clin d’oeil à une économie, elle, toujours en pleine expansion à +5 % de croissance du PIB en 2025 ?) « Le cheval est un animal de mouvement, d’énergie, de courage (…) Souhaitons que 2026 soit pour nos entreprises, une année de confiance, d’élan et de mouvement, une année où elles investissent, innovent, se transforment. »