Tribunal de commerce : prévenir avant qu’il ne soit trop tard
Entretien. Jean-Pierre Moskal, président du Tribunal de commerce de Troyes depuis six mois, fait un point sur la santé des entreprises et sur la chambre de prévention.
Expert-comptable retraité, Jean-Pierre Moskal donne son temps et ses conseils bénévolement à la présidence du Tribunal de commerce de Troyes. Humain et pragmatique, il dresse un premier bilan à mi-parcours de sa première année de présidence. Il multiplie l’information auprès des chefs d’entreprise pour qu’ils anticipent et actionnent la chambre de prévention pour se faire accompagner dès que l’entreprise va mal.
PAMB : Quel regard portez-vous sur les entreprises et l’économie locale à mi-parcours de votre première année à la présidence du Tribunal de commerce de Troyes ?
Jean-Pierre Moskal : En 2025, le Tribunal de commerce a traité 110 procédures qui concernaient 146 salariés. Cette année, nous avons 83 entreprises en procédure, soit 25 % de moins, mais elles concernent 344 salariés. Les précédentes années, nous avons dû procéder à la liquidation de beaucoup de petites entreprises et maintenant, nous commençons à voir des entreprises plus importantes avec des salariés au tribunal. Le bâtiment souffre et le marché de l’immobilier s’effondre. Le prix des matières premières dans le domaine industriel a explosé et les échéances électorales municipales ont bloqué certaines prises de décision avant et après les élections, le temps que les nouvelles équipes reprennent les dossiers. La boulangerie est aussi un secteur affecté, comme ceux de la pharmacie ou même du champagne qu’on ne voyait pas avant dans un tribunal. Ce ne sont pas uniquement des problèmes de gestion : il y a une concurrence mondiale et l’Europe n’est plus protégée. 2026 est une année compliquée avec un gros problème national de pouvoir d’achat auquel se greffent les conséquences directes et indirectes de la guerre au Proche-Orient avec le prix des carburants. Le climat social est très tendu, il ne manque pas grand-chose pour que cela explose. À Troyes, nous sommes 17 juges, dont trois nouveaux dans leur première année et qui seront opérationnels en 2028. J’ai demandé de passer à 20 juges parce que nous avons de plus en plus de dossiers, plus lourds et plus compliqués. C’est le ministère de la Justice qui doit prendre la décision.
L’an dernier, sur les 70 000 entreprises défaillantes au niveau national, 64 000 étaient des micros ou très petites entreprises. Faut-il retravailler ce modèle ?
Jean-Pierre Moskal : On ne s’improvise pas entrepreneur du jour au lendemain. On a fait croire à beaucoup de chômeurs qu’ils pouvaient devenir chefs d’entreprise. C’est un avis personnel mais je pense qu’il faudrait réformer le code de commerce et demander une formation obligatoire et plus stricte des chefs d’entreprise.
Parce que nous, en chambre des procédures collectives, quand nous traitons ces dossiers, nous savons qu’il va y avoir une catastrophe financière, mais également une catastrophe sociale pour le dirigeant, sa famille et pour les salariés. Alors, nous essayons d’être très humains. Le but est de prévenir et d’aider les chefs d’entreprise dans la limite de nos moyens.
Le tribunal propose aussi un accompagnement de prévention pour les entreprises qui sont en difficulté.
Jean-Pierre Moskal : Un chef d’entreprise a des œillères, il pense qu’il va parvenir à se refaire mais il est souvent mal conseillé ou pas conseillé. Avec la chambre de prévention, son entreprise aura plus de 50 % de chance de survie, ce qui n’est pas le cas dans une procédure de redressement. C’est une démarche confidentielle et nous suivons l’entreprise. Pourtant, elle est mal perçue car le chef d’entreprise voit d’abord le mot tribunal. Il faut démystifier le tribunal et c’est très difficile.
Au Tribunal de commerce, vous êtes bénévole. Qu’est-ce qui vous anime en tant que président ?
Jean-Pierre Moskal : Je pense que je suis né à la bonne époque. Après les 30 glorieuses, celui qui voulait travailler pouvait réussir tout ce qu’il voulait. Quand je travaillais, j’étais spécialisé dans les grosses entreprises industrielles avec des clients un peu partout en France. J’avais un métier passionnant. J’estime que la société m’a aidée, j’ai vu son évolution et aujourd’hui je trouve qu’il est légitime que je donne quelque chose à la société. Puis, c’est le prolongement de mon métier d’expert-comptable. Il y a un côté analyse financière, il y a un côté humain et social.
Que diriez-vous à un jeune qui veut créer son entreprise ?
Jean-Pierre Moskal : Qu’il faut le faire parce que la liberté d’entreprendre est quelque chose de magnifique. Qu’il n’oublie pas de bien choisir ses conseillers et que dans tous les cas, c’est lui qui prendra la décision. Mais, le monde devient compliqué. Il n’y a plus de secteur « protégé » où on sait que ça va prospérer et que ça va aller tout seul. Il faut être optimiste pour l’avenir, n’oublions pas qu’un des plus beaux métiers du monde, c’est quand même celui de chef d’entreprise. Ils ont une liberté qu’ils paient très cher. Entreprendre, c’est quelque chose de formidable. C’est mon opinion. Je dis toujours que même chef d’entreprise, il faut toujours avoir les deux pieds qui touchent terre.