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129e année

Tension sur l’emploi : pourquoi ça coince ?

Emploi. Medef et CPME s’accordent pour réclamer une réforme rapide de l’assurance chômage pour résoudre le problème des postes à pourvoir, estimés à 300 000.

L’hôtellerie, la restauration, le bâtiment, l’industrie, le transport-logistique et la santé sont les secteurs d’activités qui rencontrent le plus de difficultés de recrutement.

Le recrutement, et surtout ses difficultés actuelles, est le sujet qui alimente toutes les conversations des chefs d’entreprise. La reprise qui s’est accélérée au cours des derniers mois n’a pas arrangé les choses. Il faut dire que les chiffres sont éloquents. En moyenne, en France métropolitaine, tandis que le nombre de personnes inscrites à Pôle Emploi et tenues de rechercher un emploi (catégories A, B, C) s’est établi à 5 688 700 au deuxième trimestre 2021, début septembre le nombre d’offres d’emploi disponibles sur le site de Pôle Emploi a dépassé le million.

« On a aujourd’hui des demandeurs d’emplois qui ne sont pas formés ou qui ont reçu des formations qui ne correspondent pas aux besoins des entreprises »

Et si 2,2 millions d’embauches ont été signées au deuxième trimestre, dont une moitié en CDI, de nombreuses offres restent non pourvues au grand dam des patrons. On les estime encore à un nombre compris autour de 300 000. D’où l’incompréhension des représentants de chefs d’entreprises, fers de lance de l’économie réelle qui ne parviennent pas à suivre le rythme de cette croissance à la hausse, faute de main d’oeuvre suffisante.

Quels métiers sont concernés ?

« Le secteur le plus tendu c’est la restauration », note le président du Medef Marne Christian Brethon. « La filière du bâtiment aussi est tendue. Elle doit en plus faire face à des problèmes d’approvisionnement en matières premières. Tout comme l’industrie d’ailleurs ». Pour Djellouli Chaou, directeur territorial Aube Haute-Marne de Pole Emploi, « le sujet de l’inadéquation entre l’offre marché de l’emploi n’est pas nouveau. Mais on observe une prégnance exacerbée depuis quelques mois dans la mesure où il y a des besoins immédiats et un rebond en terme d’activité. Il est vrai que les besoins ont nettement augmenté ces derniers temps et se sont concentrés sur les secteurs d’activité déjà tendus : l’hôtellerie, la restauration, le bâtiment, l’industrie, le transport-logistique et la santé ».

Pourquoi une telle tension sur le marché de l’emploi ?

« Il y a un amalgame qui est fait actuellement entre le conjoncturel et le structurel », prévient Christian Brethon, président du Medef Marne. « Il y a certes une reprise forte mais on est surtout dans une phase de rattrapage. Il est lié à l’arrêt d’activité rencontré l’année dernière et à un problème d’approvisionnement de matériaux. La pénurie de personnel vient surtout de ce besoin d’immédiateté dans les chantiers ». Pour les acteurs économiques, il y a indéniablement un avant et un après Covid. « Le Covid n’a pas remis l’activité professionnelle au centre du village », regrette Christian Brethon.

« Le salarié sur le marché est le grand gagnant de cette situation »

La question de l’évolution de l’approche de la valeur travail est aussi un tabou qui doit être brisé. « Il y a quelques années, on ne connaissait pas ce phénomène des cadres qui choisissent de prendre une année sabbatique au beau milieu de leur carrière ou des jeunes diplômés qui s’accordent une année avant d’entrer dans la vie active. Selon moi, l’effet Covid c’est un deuxième « effet 35 heures » aux conséquences extrêmement négatives ». Pour Riccardo Agnesina, président de la CPME 51, l’inadéquation entre la formation et les besoins est flagrante : « On a aujourd’hui des demandeurs d’emplois qui ne sont pas formés ou qui ont reçu des formations qui ne correspondent pas aux besoins des entreprises ».

Quelles sont les conséquences de cette tension ?

« Le marché était déjà tendu avant la crise, explique Eric Bohn, Pdg du cabinet Euroconsulting, spécialiste du recrutement. Mais aujourd’hui le marché l’est encore plus car la reprise est forte après une crise de 18 mois ». Selon lui, la pénurie de talents qualifiés sur le marché oblige les recruteurs à adapter leurs offres aux attentes des recrues potentielles. Et celles-ci ont beaucoup évolué ces dernières années, voire ces derniers mois.

« Aujourd’hui les entreprises qui ne proposent pas de télétravail ont du mal à pourvoir leurs offres. Les mentalités et l’approche du travail ont évolué avec la crise sanitaire. Les jeunes par exemple ont une vision du travail qui doit aller de pair avec la famille et les loisirs. Il y a un vrai partage entre la qualité de vie, la possibilité de télétravailler, le travail en province. Donc quel que soit le niveau de poste recherché, les entreprises doivent proposer un ou deux jours de télétravail. Elles doivent être moins rigides ». Résultat de cette tension, les entreprises sont amenées à débaucher les talents chez leurs concurrents. Sont-elles inquiètes de cette situation ?

Riccardo Agnesina : « Il n’y a pas que le salaire qui entre en ligne de compte. Les entreprises peuvent aussi jouer sur les leviers de l’ambiance, de la responsabilité, de la reconnaissance du travail… pour conserver leurs salariés ».

« Aujourd’hui les entreprises n’ont pas de vivier de salariés. Si elles veulent recruter, elles doivent aller du côté de la concurrence. »

« La tension crée forcément une surenchère au niveau des salaires, note Eric Bohn. L’autre conséquence c’est que les recrutements sont plus longs. Que ce soit pour un poste à 30 K€ ou à 200 K€ par an, c’est une donnée à intégrer. Il y a quelques années, nous contactions une quinzaine de profils pour faire une shortlist de quatre candidats. Aujourd’hui il nous faut contacter une soixantaine de personnes : les gens réfléchissent plus et ont parfois plusieurs offres en mains. Et certains employeurs n’hésitent pas à faire le nécessaire pour retenir ceux qui sont tentés de partir. Le salarié qui est sur le marché est le grand gagnant de cette situation. Pour celui qui veut bouger, la période est intéressante », explique le chasseur de têtes, qui dispose d’une vingtaine de recrutements en cours sur le territoire.

Quelles solutions à court terme ?

Pour le président du Medef, il ne faudrait pas croire que le salut viendra de solutions structurelles seules, telles que l’augmentation des salaires, qui selon certains politiques, viendrait résoudre l’inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi. Une thèse défendue notamment par le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire. « Il existe deux leviers : l’augmentation des salaires et la réduction des aides aux demandeurs d’emploi », rappelle Christian Brethon, dont la préférence va sans ambiguïté vers le second.

« Nous avons actuellement dans nos entreprises des intérimaires qui refusent des CDI. Ils préfèrent travailler 8 à 9 mois puis profiter des aides. C’est une réalité », regrette le patron industriel marnais. La proposition de Bruno Le Maire d’augmenter les salaires ? « Que le gouvernement baisse les charges sur le travail et ce que nous gagnerons en charges nous le reverserons en augmentation », propose Riccardo Agnesina. Son homologue du Medef l’assure, cette augmentation se fera naturellement. « Aujourd’hui les entreprises n’ont pas de vivier de salariés. Si elles veulent recruter, elles doivent aller du côté de la concurrence. Et si elles ne veulent pas se faire prendre leurs salariés, elles devront les augmenter… donc les augmentations arriveront d’elles-mêmes ».

CQFD. Medef et CPME s’accordent aussi sur un point : le différentiel entre un salaire bas et les hauts niveaux de l’assurance-chômage est un frein au recrutement qui n’encourage pas le travail. D’où une impérieuse nécessité selon eux de réformer l’assurance chômage. Pour le président de la CPME 51, c’est tout son système qui est à revoir. « On a aujourd’hui trop de gens ont pris goût à l’inactivité et il est difficile de les remettre au travail. C’est aussi le système français d’assurance-chômage qui est responsable de cette situation. Il est vraiment temps de le réformer et de le mettre au niveau des pays voisins ».

Quelles solutions à plus long terme ?

Conscient comme l’ensemble des acteurs que le système ne pourra pas être réformé en deux mois pour répondre à l’urgence actuelle, Christian Brethon propose aussi de revoir en profondeur le système de formation pour mettre en adéquation cette dernière avec les besoins des entreprises. « Il faut professionnaliser le CPF. Aujourd’hui trop de formations du CPF n’ont rien à voir avec les besoins réels des entreprises », explique le patron du Medef Marne qui souhaite aussi que « l’argent des entreprises n’aille plus vers les CFA publics ». Le président de la CPME montre du doigt aussi bien la formation initiale sous la houlette de l’Education nationale que le système géré par Pôle Emploi.

« On a certes eu un rattrapage d’activité mais je pense que cette reprise peut être durable »

« Nous avons proposé à plusieurs reprises, en vain, au Rectorat de mettre à disposition des chefs d’entreprises volontaires pour aller parler du monde de l’entreprise aux collégiens, pour sensibiliser les jeunes et leur présenter toutes les appétences qui peuvent s’exprimer en entreprise. Aujourd’hui notre système éducatif n’est pas fait pour préparer les jeunes à un métier mais pour avoir le plus de bacheliers possible. Ça n’est pas normal. La mission d’orientation des jeunes vers des carrières en lien avec leurs appétences n’est pas remplie », explique le chef d’entreprise dans le bâtiment, qui recrute aujourd’hui des jeunes à Bac+2, faute de CAP disponibles.

« Le côté positif de cette situation c’est qu’ils apprennent vite et pourront progresser rapidement dans l’entreprise ». Fervent défenseur de l’apprentissage, Riccardo Agnesina croit fermement à ce système pour résoudre à moyen terme la question de la main d’oeuvre qualifiée. « Notre entreprise a la culture de l’apprentissage depuis 1936, avec mon grand-père, lui-même issu de l’apprentissage. Depuis nous avons formé 250 apprentis et nous en avons gardé énormément. 70% de notre personnel actuel est issu de l’apprentissage », souligne celui qui accueille 9 apprentis, tous niveaux confondus, dans son entreprise actuellement.

« Il faut redonner goût aux entreprises à former les jeunes par l’apprentissage, les inciter à y réfléchir avant d’avoir besoin de recruter. Même si je n’en ai pas besoin aujourd’hui, j’en aurai peut-être besoin dans deux ans. Il faut toujours penser à demain et anticiper ce besoin ».

La croissance durera-t-elle à ces niveaux en 2022 ?

« C’est la grande interrogation, notamment dans l’industrie », estime Christian Brethon, qui privilégie la nécessité de réduire les aides. « Elles étaient nécessaires, mais aujourd’hui il faut anticiper des niveaux de croissance plus faibles à venir. C’est pour cela que la réforme de l’assurance-chômage doit se mettre en action le plus rapidement possible. Le véritable levier, il se situe là ».

Reprise durable ? Pour Riccardo Agnesina, « on a certes eu un rattrapage d’activité mais je pense que cette reprise peut être durable. Elle peut même s’intensifier, dans les métiers du bâtiment par exemple, avec des projets comme les Jeux Olympiques qui sont pourvoyeurs de chantiers. Plein de choses se développent en ce moment, c’est pour cela qu’il faut avoir des perspectives et former ! C’est le moment d’être optimiste et d’avoir confiance ».

Benjamin Busson