Rudy Aernoudt et Henri Malosse : reconstruire l’Europe
Europe. Ce sont deux fins connaisseurs de l’Union Européenne qui ont répondu à l’invitation des DCF rémois, pour une conférence à Neoma sur le thème : "l’Europe, stop ou encore ?"
Rudy Aernoudt et Henri Malosse [1] ne le contestent pas : l’Europe (on entend bien ici l’Union Européenne) est en déclin. Si elle représentait quelque 30 % du marché mondial il y a 40 ans, la voilà réduite à 15 % aujourd’hui !
Et pourtant, où serions-nous sans l’Europe, interrogent les auteurs de L’Europe, stop ou encore ? [2], mais, surtout, où pourrions-nous être si l’Europe était restée fidèle aux principes de base développés par Robert Schuman et Jean Monnet, figures de proue de la construction européenne ? Européens convaincus mais lucides, Aernoudt et Malosse plaident dans leur ouvrage pour « une autre Europe, qui arrête de jouer au ‘Caliméro’ [3], qui arrête de pleurnicher sur son sort en se comparant au modèle financier et économique des Américains ou encore envieuse du succès asiatique ». Pour cela, l’Europe doit développer son propre modèle, appuyé sur son histoire, sa culture, ses principes.
13 000 lois en 4 ans
Pour Henri Malosse, l’Europe ne peut pas se construire contre un ou des ennemis. Elle s’est construite en qualité de « faiseuse de paix, autour de coopérations concrètes… qui se sont arrêtées il y a 20 ans ». Il note d’ailleurs qu’aujourd’hui on ne parle plus de « construction européenne ».
Il en veut pour exemple la Politique Agricole Commune (PAC), sans doute l’une des plus belles réussites de l’Europe naissante dans la mise en commun de ses richesses, qui tombe désormais en décrépitude… Les grands projets ont été freinés ou abandonnés (Airbus, Erasmus…) et la Commission européenne passe son temps à mettre des bâtons dans les roues des Etats et à jouer les gendarmes.
Lors des quatre premières années de mandat d’Ursula von der Leyen (présidente de la Commission européenne), 13 000 lois européennes ont été produites (soit presque 10 par jour !), à transcrire ensuite dans les droits nationaux des membres, bien sûr. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il existe un rejet de l’idée européenne, qui s’amplifie face à une Europe vécue comme technocratique, avec le risque que cette idée même et les institutions qui la sous-tendent deviennent inexistantes.
Que faire ?
Rudy Aernoudt et Henri Malosse estiment que le projet européen a besoin d’être reconstruit, en faisant preuve de pragmatisme, en apportant des solutions d’ensemble, en soutenant des projets communs et les champions européens susceptibles de les porter, sur le principe « d’Europa first ».
Face à la remise en cause de l’ordre mondial que l’on observe, face aux crises militaires et économiques, face aux puissances qui veulent imposer unilatéralement leurs politiques (Etats-Unis, Chine, Russie…), « l’heure est venue de s’unir pour résister et trouver les solutions efficaces ». En commençant, peut-être, par l’élection d’un président ou d’une présidente de l’Europe (ce que n’est nullement la présidente de la Commission européenne), autorité politique qui aurait pour mandat d’œuvrer dans l’intérêt des peuples européens unis.
Sans doute faut-il pour cela remettre au goût du jour des projets communautaires communs qui font cruellement défaut à l’heure actuelle, doublés d’une vision à long terme, pour que renaisse enfin l’idée européenne. Bref, retrouver cet esprit d’audace et de pragmatisme qui a fondé ses succès. Vaste programme ?
[1] Professeur de gestion financière et de politique entrepreneuriale européenne à l’université de Gand (Belgique), Rudy Aernoudt a été - notamment - économiste en chef à la Commission européenne et membre du Comité économique et social européen. Henri Malosse a été le président du Comité économique et social européen (2013-2015) et a contribué à la création du programme Erasmus. Il enseigne l’histoire de l’Union Européenne (Université de Corse, Sciences Po) et préside le conseil d’orientation de l’association Jean Monnet.
[2] Rudy Aernoudt - Henri Malosse, L’Europe, stop ou encore ?, Editions Mardaga (Bruxelles) 2026 - 187 pages - 19,90 €.
[3] Le syndrome de Caliméro décrit l’attitude de personnes qui ont pour habitude de se considérer comme constamment défavorisées, malchanceuses ou victimes des circonstances, même lorsque ce n’est pas le cas. On parle de tendance à la victimisation.