Rencontres de l’eau : l’heure des choix
Agriculture. Les services de l’État, en collaboration avec la Région, ont organisé les deuxièmes Rencontres de l’Eau, deux mois à peine après les premières, qui s’étaient déroulées le 3 juillet dernier. Un timing rendu nécessaire après un été qui a pulvérisé tous les records, et une urgence donc, celle de mettre en place un plan d’action.
Quoi de plus acquis que l’eau ? Dans nos pays occidentaux, on la fait encore couler parfois sans réfléchir. En France, l’accès généralisé à l’eau courante à domicile s’est développé dès le milieu du XIXe siècle pour les grandes villes. Or l’eau est un des enjeux qui a modelé nos paysages mais aussi nos frontières, et reste encore aujourd’hui un enjeu géopolitique majeur. Si son accès n’était plus une question depuis des décennies, force est de constater que depuis la succession des étés caniculaires et de la tension hydrique des nappes phréatiques, cette question ainsi que celle de ses usages est de nouveau posée. C’est pourquoi le 3 juillet dernier, l’État, la Région Grand Est et l’ensemble des acteurs marnais se sont mobilisés avec pour objectif « d’informer, d’équiper et d’engager activement les collectivités et les structures du département dans la mise en oeuvre d’une gestion durable de l’eau », en organisant les Rencontres de l’Eau, Acte I. À peine deux mois plus tard, sur la Foire de Châlons, ces mêmes acteurs engageaient déjà l’Acte II.
« Aujourd’hui, l’objectif n’est plus seulement d’évaluer un constat, mais de travailler ensemble à des réponses locales, concrètes et financières », annonce ainsi Béatrice Moreau, vice-présidente de la Région Grand Est. « Il n’y a pas de solution unique mais des solutions collectives », insiste pour sa part le Préfet de la Marne, Romain Royet. Des solutions collectives esquissées lors d’ateliers et tables rondes. « 2026 a battu tous les records de température mais aussi de déficit de précipitations. Cette situation a impacté directement les milieux naturels et bon nombre d’activités : agriculture certes, mais aussi, industrie, transport fluvial, production d’énergie », détaille Nicolas Le Cerf, directeur général adjoint et chef du pôle Initiatives et Projets à la Chambre d’agriculture de la Marne.
Enjeu de souveraineté
Mesure édifiante des tensions hydriques, trois réacteurs nucléaires ont été mis à l’arrêt dans le Grand Est durant les périodes de canicule et 16 au niveau national. « L’eau n’est plus une ressource acquise, elle est devenue un enjeu de souveraineté », souligne Béatrice Moreau, elle-même à la tête d’une exploitation agricole. Dans le Grand Est, 86 % de l’eau potable provient des nappes phréatiques (contre 62% en moyenne en France), dont celle de la craie, « mais seulement un tiers des masses d’eau (rivière, lac ou eau souterraine) sont en bon état et 14 % des captages sont dégradés ». Les sécheresses à répétition mais aussi les inondations rappellent que l’adaptation est une nécessité car les futurs étés font de plus en plus faire apparaître des tensions entre les usages : l’agriculture, l’industrie mais aussi les usages domestiques. Alors comment concilier ces besoins sans épuiser la ressource ? « La compétence de la Région en matière d’animation et de concertation dans le domaine de l’eau se veut être un moyen d’assurer, à l’échelle de chaque bassin versant, un accompagnement pour les différents acteurs, de façon à prendre les décisions dans les meilleures conditions. Pour cela, nous avons des concertations avec les EPTB (Établissement Public Territorial de Bassin) et les collectivités pour assurer une action publique », indique Béatrice Moreau qui précise aussi que la Région a lancé, en juin 2026, un observatoire régional de l’eau afin d’engager des études ciblées et stratégiques.
Gouvernance, connaissance, mais également l’importance de la préservation de la ressource sont les leviers clés détaillés par la vice-présidente en charge de l’Agriculture, de la viticulture et des forêts. Et c’est notamment sur ce dernier point que se sont appesantis les débats, avec deux témoignages : celui de Cristal Union pour le retour d’expérience d’une entreprise et celui de la Communauté de communes de Suippes, pour celui de la collectivité. La question épineuse des retenues d’eau, souvent simplifiée dans le concept de « méga bassine » a inévitablement été abordée. Et c’est le ministre délégué à la Transition énergétique, Mathieu Lefèvre, qui s’est exprimé sur le sujet et sur la position du gouvernement, souhaitant éviter un effet « Notre-Dame des Landes » notamment.
« Pour éviter la polarisation du débat entre écologie et agriculture, il faut faire preuve de pragmatisme et de moins d’idéologie », veut-il faire passer comme message. « Il faut stocker l’eau quand elle est abondante pour la redistribuer en période critique et engager une réflexion sur ces retenues locales, bien encadrées, pour une gestion plus fine et résiliente », souligne le ministre qui souhaite amener des réponses différentes selon les départements.
« L’État fixera les grandes orientations, mais les bonnes solutions viendront de la concertation locale », appuie-t-il afin de signifier qu’une solution valable en Champagne ne l’est peut-être pas de la même manière en Bretagne ou même dans les Ardennes, la physionomie de la production agricole et industrielle étant très différente.
Étude des nappes
L’Association pour la Gestion de la Ressource en Eau Agricole et ses Usagés de la Marne (AGREAU 51) qui accompagne les agriculteurs irrigants a expliqué pour sa part qu’un modèle de maillage était en train de se mettre en place pour permettre de simuler le fonctionnement d’une nappe. « Cela va nous permettre de simuler les variations de la nappe en fonction des prélèvements directs, qui sont aussi bien agricoles qu’industriels, et nous permettre d’anticiper ces variations et de savoir si on a une ressource plus ou moins forte sur certains bassins », indique Bertrand Gomard, président de l’association des irrigants AGREAU 51. Concernant la réglementation déjà existante, il a néanmoins rappelé que les tensions entre agriculteurs sont de plus en plus fortes. « Il y a de grandes disparités entre les agriculteurs qui sont irrigants historiques, qui ont le droit d’utiliser l’eau, le droit de prélever et un jeune qui veut s’installer et qui, lui, sur certains bassins placés désormais en déséquilibre, n’a pas le droit de faire de forage », déplore-t-il. « Il va falloir trouver des solutions pour améliorer le partage de l’eau au sein de la profession. Cela pourra passer par la logique de l’enveloppe unique de gestion collective. C’est une des solutions », esquisse Bertrand Gomard. Une approche complémentaire consiste aussi dans le choix agronomique des variétés à planter. Julien de Normandie, ancien ministre de l’Agriculture et ingénieur agronome de formation, venu présenter son dernier ouvrage sur la Foire, explique que les choix agronomiques opérés ces trente dernières années, largement guidés par la recherche de rendement, ont favorisé des variétés aux racines plus courtes. Celles-ci sont moins capables d’aller puiser l’eau en profondeur, la longueur moyenne des racines ayant diminué de 30 %. À l’inverse, des systèmes racinaires plus profonds permettent de mieux capter l’eau, de stocker davantage de matière organique, de renforcer la fertilité des sols et d’améliorer leur résistance aux aléas climatiques.
Concernant les investissements publics pour moderniser les réseaux d’eau, ils devront être nombreux ces prochaines années, tout comme les investissements privés pour gérer cette raréfaction de la ressource en période de sécheresse. « Le consommateur, dans le secteur de l’eau, ne pourra pas voir sa facture d’eau rester inchangée. Elle devra évoluer, parce que la ressource a un prix », fait savoir le préfet qui annonce aussi qu’il va réunir une commission départementale de coopération intercommunale pour réfléchir sur ces sujets et établir un plan d’actions. Des réflexions qui devraient donc se poursuivre avec un Acte III.