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129e année

Planet A mise sur les agriculteurs comme solution

Climat. L’agriculture était au coeur des conférences de Planet A, dont l’une d’elle avait pour thème « l’agriculture génératrice de solutions face au changement climatique ». De nombreux acteurs se sont retrouvés afin de dresser un panorama des solutions existantes mais aussi des transformations nécessaires du secteur, avec en tête, l’innovation.

Autour de Sébastien Lacroix qui animait la conférence, Carmen Munoz-Dormoy, Présidente de Planet A, Arna ud Leroy, Président de l’ADEME, Éric Ceschia, directeur de recherche Inrae, Jean-Pierre Rennaud, Président du conseil scientifique de Planet A. Nastasia Desanti

« Il faut mettre l’argent de l’innovation sur l’agriculture », a d’emblée indiqué Arnaud Leroy, Président de l’ADEME, soulignant que les énergies renouvelables et décarbonées faisaient aussi partie des investissements nécessaires. Ce dernier a pris comme exemple l’agrivoltaïsme, associant une production d’électricité photovoltaïque et une production agricole sur une même surface grâce à la coexistence de panneaux solaires. « L’ombre dont ont besoin les élevages de poulets par exemple est, sur certaines exploitations, apportée par celle des panneaux solaires en hauteur que l’on peut orienter selon les besoins. »

Le recours aux énergies renouvelables est pour Carmen Munoz-Dormoy, présidente de Planet A mais aussi directrice des activités aval de la R&D chez EDF, incontournable. « Si les agriculteurs sont parfois considérés comme une partie du problème, ils sont pourtant une partie de la solution. Et la première d’entre elle est de se débarrasser de l’énergie fossile. L’avantage de l’agriculture est que l’on peut accueillir sur les surfaces aussi bien de l’éolien que du photovoltaïque, énergie vouée à progresser le plus ces prochaines années. »

Se débarrasser des énergies fossiles

Des recherches ont ainsi été effectuées par l’Inrae avec comme résultat de meilleures récoltes de luzerne dans les zones où il y avait des panneaux solaires. À Terrasolis, pôle d’innovation de la ressource agricole, de nombreuses expérimentations sont menées, se basant sur une vision bas carbone de l’agriculture. « Sans production solaire, on n’arrivera pas à décarboner le secteur », juge Carmen Munoz-Dormoy, allant même plus loin : « Si on veut se débarrasser des énergies fossiles, il faut développer le nucléaire en sécurité, tout en sachant traiter les déchets », reconnait néanmoins la directrice des activités R&D chez EDF.

Quand bien même on réduira les énergies fossiles, on ne les éliminera pas si les terres sont artificialisées

Un point crucial et bloquant pour de nombreux défenseurs de l’environnement. « En France, l’électricité c’est 25% de nos usages énergétiques (production, transformation, consommation), 65% les énergies fossiles et les 10% restants, les énergies renouvelables », éclaire Carmen Munoz-Dormoy. Les enjeux énergétiques étaient ainsi au coeur de la conférence. « À l’ADEME, 350 millions d’euros par an vont être dépensés pendant 10 ans pour décarboner les réseaux de chaleur », rappelle Arnaud Leroy. Le Grand Reims a ainsi entamé sa conversion avec sa chaufferie devant mettre fin à sa consommation de charbon en 2022 pour n’utiliser que de la biomasse.

Lutter contre l’artificialisation

Jean-Pierre Rennaud, président du conseil scientifique de Planet A, s’est quant à lui attaché au sujet de la couverture des sols, censé équilibrer la balance entre émission et capture de CO2. « Travailler les sols, laisser des surfaces agricoles est très important, surtout lorsque l’on constate l’augmentation de 9 % de l’artificialisation des sols par an. C’est l’équivalent d’un département qui part en fumée tous les 10 ans. » Un sol artificialisé participe à la hausse du réchauffement climatique or, travaillé intelligemment, il a un potentiel de capture de CO2, d’où l’importance des « couverts ».

« Quand bien même on réduira les énergies fossiles, on ne les éliminera pas si les terres sont artificialisées. Dans les 20 ans, il faudra absorber l’équivalent de 30% supplémentaires de CO2. L’enjeu est sur la couverture des sols. L’agriculture doit apporter une contribution sur le couvert végétal, on en perd 5 % par an. » Le couvert végétal intervient entre deux cultures, pour nourrir le sol et permettre à la biodiversité de s’épanouir. Le centre d’études spatiales de la biosphère (CESBIO) a analysé en ce sens, grâce à un réseau de satellites lancés par l’agence spatiale européenne en 2016, le lien entre la durée de couverture du sol et le flux annuel de CO2 sur une parcelle agricole.

Pour une agriculture exemplaire, il faut récompenser les pratiques vertueuses qui nécessitent des investissements, avec une rémunération juste

« On cartographie les cultures et leur dynamique de croissance en s’appuyant sur les données récoltées par l’agence spatiale européenne. On produit ainsi des cartes de flux de CO2 et de durée de couverture des sols », livre Éric Ceschia, directeur de recherche Inrae et Cesbio. Ces données sont ensuite développées dans un outil opérationnel par le CNES et baptisé IOTA2. Les résultats ont notamment mis en avant le fait que les cultures d’hiver fixaient mieux le CO2 que celles d’été mais aussi qu’elle dépendait du type de sol.

« Ces données permettent d’orienter les pratiques culturales, qui ne seront pas les mêmes parfois à 10 kilomètres d’intervalles mais avec des sols très différents », explique Éric Ceschia. « Avec ces mesures, on va pouvoir faire des inventaires au niveau national pour aller jusqu’au calcul du bilan carbone », escompte-il.

Valeur marchande

Rappelant que l’argent est le nerf de la guerre, Carmen Munoz- Dormoy a insisté sur la valeur marchande du carbone : « Demain, tout cela aura une valeur monétaire. De 25€ la tonne de CO2 on est passé à 60€ la tonne. Demain, avec la décarbonation, on table sur des prix à 100€ la tonne. » Le prix du « droit à polluer », qui inquiète par ailleurs les industriels mais devant les pousser à accélérer leur transition énergétique, avec en cercle vertueux, le développement des énergies renouvelables. « C’est une prise de conscience », soutient Maximin Charpentier, Président de la Chambre d’Agriculture Région Grand Est.

« Les outils de modélisation sont nécessaires, pour agir sur les pratiques agricoles mais aussi sur toutes les externalités : qualité de l’air, de l’eau, développement de la biodiversité… Et pour atteindre la neutralité carbone, le numérique va être incontournable », insiste celui pour qui la nouvelle génération d’agriculteurs est prête. « S’il peut y avoir des réticences au départ, je ne connais pas un seul agriculteur qui a pu revenir en arrière après l’usage d’un GPS ou d’outils de précisions. Certes cela demande des investissements, il va aussi falloir veiller à cela, aux aides apportées aux agriculteurs qui font l’effort de se transformer. C’est l’intelligence artificielle qui va apporter les solutions à ces enjeux mais aujourd’hui, la technologie dans les fermes, elle est là », appuie Maximin Charpentier.

Le président de la Chambre d’Agriculture Grand Est milite aussi pour des aides européennes, prenant en exemple le grand remembrement des années 70, qui a dessiné les paysages agricoles. « L’Europe a été construite sur le principe du libre échange, mais aujourd’hui, on a ajouté la variable des échanges neutres en carbone. » La tendance n’est ainsi plus la même : les pouvoirs publics poussent à rogner sur les parcelles pour ramener de la biodiversité, des arbres, des buissons, des haies et pour limiter les intrants, destinés à augmenter les rendements. « Or, pour une agriculture exemplaire, il faut récompenser les pratiques vertueuses qui nécessitent des investissements, avec une rémunération juste », souligne Maximin Charpentier.

Nastasia Desanti