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130e année

Patrimoine mondial : un sujet géopolitique brûlant

Patrimoine. L’inscription d’un bien au Patrimoine mondial est porteuse d’enjeux qui créent de l’émulation entre les pays mais parfois aussi des dissensions, comme l’a mis en évidence l’ambassadrice de France à l’Unesco, invitée sur le campus de Sciences Po Reims.

Patrimoine mondial : un sujet géopolitique brûlant
Véronique Roger-Lacan (au centre) ambassadrice, déléguée permanente de la France auprès de l’UNESCO depuis septembre 2019 est venue parler devant les étudiants de Sciences Po comment se pratique la diplomatie au sein de l’UNESCO. (Crédit : C. Rivière)

« Le patrimoine mondial est un sujet dont on parle peu en sciences politiques et en relations internationales alors qu’il est très géopolitique. » Première invitée du cycle de conférences organisé par RIMUN22, l’une des associations de Sciences Po Reims, Véronique Roger-Lacan a parlé sans détour - devant une assemblée d’étudiants potentiellement intéressés par la Carrière - de la diplomatie concrète qui se pratique à l’Unesco où elle représente la France depuis 2019.

Fondée sur les valeurs onusiennes de paix et de démocratie, cette organisation a fait du patrimoine mondial un outil de connaissance des cultures et de protection des patrimoines à partir de la Convention de 1972 signée par 167 Etats parties. « En 50 ans, nous avons inscrit 1 154 sites. Ceux qui en possèdent le plus sont la Chine, l’Allemagne et, ex-aequo avec 49 sites, la France, l’Italie et l’Espagne. »

Nice versus la Martinique

Pour bénéficier de ce graal qu’est l’inscription d’un bien au Patrimoine mondial, une vive émulation s’est développée entre les pays. Et même à l’intérieur. « Le Patrimoine mondial est devenu aussi pour la France un instrument politique. Notamment parce que les candidatures sont portées par des élus qui veulent valoriser leur région ou qui trouvent insuffisantes les mesures françaises de protection du patrimoine. Les candidatures sont très nombreuses, ce qui peut susciter du tirage. »

Et Véronique Roger-Lacan de citer « Nice, la ville de la villégiature d’hiver de la Riviera » et les « volcans et forêts de la Montagne Pelée et pitons du nord de la Martinique » qui se disputaient en 2020 la faveur d’être proposé par la France à l’Unesco. « La Martinique avait été retenue par le Comité français du patrimoine mondial mais c’est finalement Nice qui a été présentée cette année-là… »

Négociations difficiles

Qui dit géopolitique dit conflits d’intérêt, dit négociations. Parfois difficiles. Exemple avec la Palestine qui, en quête de reconnaissance de son statut, avait demandé à intégrer l’Unesco en tant qu’Etat membre et y fut admise en 2011, notamment sous l’influence de la France. Pour montrer leur désaccord, les Etats-Unis arrêtèrent de verser leur cotisation, avant de se retirer complètement de l’organisation en 2017. Israël a pris la porte la même année en signe de protestation contre l’inscription de la vieille ville d’Hébron à l’initiative de la Palestine.


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« Tombeau des patriarches pour l’un, mosquée d’Ibrahim pour l’autre : il y a des conceptions de l’histoire qui appartiennent à chacun et ne se rejoignent pas », observe l’ambassadrice. Autres agitations diplomatiques : quand le Japon a présenté un ensemble témoignant de la révolution industrielle Meiji, que les Coréens considéraient comme relevant de l’esclavagisation de leur peuple ; ou quand le président turc a décidé en 2020 de rendre au culte musulman Sainte-Sophie à Istambul (inscrite depuis 1985), menaçant ainsi son caractère universel.

La Russie, présidente malvenue...

Le point qui alimente les luttes intestines en ce moment : l’élection en 2021 de la Russie à la présidence du Comité du patrimoine mondial, l’instance qui valide (ou pas) les inscriptions une fois par an. « Comment avoir accepté une chose pareille ? se demande encore Véronique Roger-Lacan. Depuis le 24 février 2022, on a vu de quoi elle est capable : de destructions du patrimoine systématiques, organisées, avec l’intention de faire disparaître tout ce dont l’Ukraine se prévaut pour faire exister sa nation et son peuple. La Russie est totalement en violation de ses obligations internationales à l’Unesco. » On touche là aussi aux limites du pouvoir de l’institution : « On inscrit des patrimoines pour les protéger mais on n’est pas en mesure d’éviter leur destruction. »

La Champagne, bien de l’humanité

Ces revers qui « constituent un appauvrissement néfaste du patrimoine de tous les peuples du monde » ne détournent pas l’Unesco de son objectif : la sauvegarde de biens uniques et irremplaçables, charge à leurs responsables d’en diffuser la connaissance auprès du public et d’engager l’ensemble des citoyens dans leur protection et leur promotion. « Depuis leur inscription en 2015, les Coteaux, Maisons et Caves de Champagne ne sont plus un bien de la Champagne, précise-t-elle, mais un bien qui appartient à l’humanité tout entière. Vous tous avez une responsabilité vis-à-vis de l’humanité. Vous tous êtes des ambassadeurs de ce site. »

Un message parfaitement compris et relayé par Pierre-Emmanuel Taittinger, président de la Mission Champagne au Patrimoine mondial qui s’emploie au quotidien à l’appliquer. Véronique Roger-Lacan sera de nouveau à Reims le 17 novembre pour présider le dîner caritatif de la Mission, dont les bénéfices iront au Fonds pour le patrimoine mondial africain (AWHF), une cause qui lui tient particulièrement à cœur.

Catherine Rivière