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130e année

Les multinationales, lobbies diplomates ?

Économie. Les 7e Journées Géopolitiques de Reims étaient consacrées au concept de Guerre économique. Six conférences-débat étaient organisées par Sciences Po, l’URCA et Neoma, dont celle ayant comme thème « La diplomatie comme arme de guerre économique ? », animée par l’enseignante-chercheuse à l’IEP Grenoble et au CERI Sciences Po, Marieke Louis.

Marieke Louis, maîtresse de conférences en science politique à l’IEP de Grenoble. Nastasia Desanti

L’intervention de Marieke Louis, co-auteur de l’ouvrage « Le pouvoir des multinationales » avec Christian Chavagneux, visait à montrer comment les multinationales ont investi les arènes de la gouvernance mondiale pour y défendre une certaine vision de la régulation économique et de leur responsabilité sociale et politique. « Les entreprises utilisent, via leurs représentants, les arènes diplomatiques pour défendre leurs intérêts, face à la volonté des États qui souhaitent les réguler et parfois, contraindre leur activité », observe-t-elle.

Ces représentants sont à chercher certes au niveau national avec des organismes tels que le Medef, mais également à l’échelle internationale avec l’Organisation Internationale des Employeurs (OIE), structure centenaire créée en 1919 à la suite du traité de Versailles ainsi que la Chambre de Commerce Internationale (ICC), porte-parole du secteur privé auprès de l’ONU. « Ces organisations ont acquis une expertise et une expérience de la régulation et de la représentation diplomatique des intérêts des multinationales. » En effet, toutes deux sont centenaires : l’Organisation Internationale des Employeurs est présente dans 154 pays et regroupe environ 160 organisations patronales quand la Chambre de Commerce Internationale est présente dans une centaine de pays et agit par le biais de comités nationaux (CCI et chambres patronales).

Faire preuve de transparence

« L’OIE est plutôt spécialisée dans les droits sociaux là où la Chambre de Commerce Internationale oeuvre plus sur les questions commerciales, notamment sur les questions d’arbitrage international », précise Marieke Louis. L’OIE a concentré son activité au sein de l’Organisation Internationale du Travail qui a pour mandat d’édicter des normes internationales, dont la plus connue est celle sur les conditions de travail des enfants. Car la spécificité de l’OIT est d’être la seule du système des Nations Unies à ne pas être uniquement composée d’État mais d’intégrer également dans ses membres, les organisations syndicales et patronales.

« Cela va donner une place de choix aux acteurs patronaux et donc aux entreprises pour peser sur la régulation sociale internationale. » Au fil des ans, la pression des États sur le fonctionnement des entreprises se fait plus prégnant. Dans les années 70 notamment, où la question des droits de l’homme est frontalement abordée, « c’est l’OCDE qui, en 1976, va être pionnière en publiant des principes directeurs à l’égard des entreprises multinationales. Les acteurs patronaux vont se mettre en ordre de bataille et négocier sur la base de ces nouveaux grands principes. Si elles agissent dans une démarche volontaire, les entreprises se doivent pourtant de faire preuve de transparence dans la publication de leurs informations et de respect des questions de droits de l’Homme. »

« Business is not the problem, it’s the solution »

L’intérêt des grandes entreprises d’être représentées dans les organisations internationales est de négocier les projets et les initiatives plus coercitives. « Les entreprises se mobilisent alors dans un registre diplomatique pour faire en sorte que les régulations qui sont édictées le soient sur un mode non-contraignant, mais plutôt de recommandations ou de principes directeurs », note la chercheuse. Marieke Louis explique ensuite que pendant une vingtaine d’années, cette pression se tasse un peu pour reprendre dans les années 2000 avec la Responsabilité Sociétale et Environnementale des entreprises (RSE).

« L’ONU va reprendre le lead sur cette régulation des firmes multinationales grâce au « Global Compact » ou « Pacte mondial » dont l’idée est d’avoir une approche coopérative entre les entreprises et les États en leur proposant d’être des partenaires du développement et non plus des ennemis. Mais cela sous certaines conditions en matière des droits de l’Homme et de droit du travail. » Avec comme slogan initié par la Chambre de Commerce Internationale : « Business is not the problem, it’s the solution »

Aujourd’hui, le Global Compact rassemble 10 000 entreprises multinationales internationales, soit… 1% des multinationales. Or, loin de céder au pessimisme, Marieke Louis évoque les grandes entreprises adhérentes à ce Pacte dont Coca Cola ou Microsoft (néanmoins seul des GAFA), mais aussi les mécanismes de suivi établis par l’OCDE. Avec notamment dans le Global Compact, une interdiction d’emblée d’adhésion de certaines entreprises comme celles de l’industrie du tabac ou de l’armement, « considérées comme ne pouvant jamais être des entreprises responsables, en accord avec les principes de l’ONU. »

Nastasia Desanti