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Les betteraviers entre rentabilité et questions sur l’avenir

Agriculture. La Confédération générale des betteraviers (CGB) a tenu son assemblée générale annuelle, exceptionnellement délocalisée en territoire, à Reims. Une année marquée par le retour de la rentabilité pour la filière malgré un rendement moyen, avec des cours de sucre certes volatiles mais au plus haut et des estimations de paiement la tonne au-delà de la campagne 2022-2023.

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Photo de Franck Sander, Arnaud Rousseau et Jean-Philippe Garnot
De gauche à droite, Franck Sander, Président de la CGB, Arnaud Rousseau, Président de la FNSEA et Jean-Philippe Garnot, secrétaire général. (Crédit : MM)

Cela faisait longtemps que les producteurs de betteraves n’avaient pas connu une année aussi faste, malgré des aléas climatiques et géopolitiques venus émailler un contexte des prix très favorable à la filière. Pourtant, l’année 2023 avait mal commencé, avec l’annonce de l’interdiction mi-janvier, de l’usage des néonicotinoïdes en enrobage de semence. Une décision qui avait mené le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau à déployer des mesures de compensations intégrales de la part de l’État dans le cas de pertes de récolte dues à la jaunisse, sans plafond ni franchise.

Et si le contexte a entraîné une diminution des surfaces de l’ordre de 5% cette année, le rendement moyen se situe autour des 83 tonnes à 16°/ ha, pour une production totale de 31,5 millions de tonnes. La conjoncture économique laisse entrevoir une possibilité pour les groupes sucriers « le paiement de la tonne à 55€ », selon les projections de la CGB, porté par des cours du sucre ayant atteint en octobre 2023 leur plus haut niveau depuis 13 ans, à presque 800 € la tonne.

Un prix qui s’explique notamment par la sécheresse qui est venue frapper la Thaïlande et l’Inde, respectivement 2e et 3e exportateurs mondiaux, et donc le resserrement de l’offre mondiale. « Nous nous orientons vers un 5e déficit mondial d’affilée », note ainsi Nicolas Rialland, Directeur Général de la CGB. « Le marché du sucre détermine le prix de la betterave », rappelle Guillaume Gandon, Vice-président.

En conséquence, le président de la CGB, Franck Sander, n’hésite pas à déclarer : « Il n’y a pas à rougir des prix élevés. Après plusieurs années difficiles pour notre filière, les marchés doivent permettre aux industriels d’atteindre une rémunération potentielle de 55€/t, c’est une bonne nouvelle car nos coûts de production ont très fortement augmenté ces dernières années. Un nouveau paradigme s’impose, consécutif à la guerre en Ukraine, avec une hausse inédite des charges. Le constat est simple : à moins de 35€ par tonne, la betterave n’est plus rentable, alors qu’il y a 4 ans le point d’équilibre était à 25 € par tonne. »

Du côté des groupes coopératifs, les résultats financiers ont été en forte hausse, à l’image du groupe Tereos, qui, sur les 6 premiers mois de l’exercice 2023/24, constate « un chiffre d’affaires consolidé à 3,636 milliards d’euros, en hausse de 23%, contre 2,975 milliards d’euros au 1er semestre 2022/23 ». Ainsi, Tereos affirme être « en mesure de proposer une rémunération agricole attractive et en hausse pour la betterave, passant de 43,10 €/t à 47,90€/t. Cette dynamique permet également au groupe de proposer une rémunération en hausse pour la luzerne à 144 €/TMS contre 102 €/TMS pour la campagne 2022. » 47,90€/t, un prix en-deçà de ce qu’attendent les producteurs, même en intégrant le paradigme de la nécessaire transition énergétique des grands groupes et des forts investissements en résultant. À l’image de Cristal Union qui, entre 2010 et 2022, a réduit ses consommations d’eau de 60% et ses émissions carbone de 15%.

Plus de solidarité et de coopération entre les pays de l’UE

Invité Grand Témoin, Arnaud Rousseau, le nouveau Président de la FNSEA est venu défendre « un marché compétitif où l’agriculture française est au cœur de grands sujets ». « Produire a du sens », a-t-il insisté à destination des planteurs de betteraves, « surtout quand on est positionné sur des marchés aussi clés que ceux de l’alimentation avec le sucre, la santé avec l’éthanol et la méthanisation avec les pulpes et co-produits ».

Ce dernier a rappelé des sujets importants pour la filière comme l’interdiction des NNI et la nécessaire recherche pour continuer à avoir des surfaces betteravières. De surface, il en était aussi question avec l’obligation de l’UE pour les agriculteurs, de laisser 4% de jachère de leurs terres toute l’année. Une obligation qui avait fait l’objet d’une dérogation en 2023 afin de permettre aux pays membres de renforcer leur production céréalière face à l’impact de la guerre en Ukraine. L’Ukraine justement, a également alimenté les débats.

Photo de Sébastien Abis
Sébastien Abis, directeur du Club DEMETER a insisté sur la dimension géopolitique du marché du sucre et sur le rôle de plus en plus important de la Russie, devenue premier producteur européen de sucre. (Crédit : MM)

En mai 2022, l’Union européenne a suspendu les droits de douane sur tous les produits importés d’Ukraine pour une durée d’un an, ce qui a entrainé pour la campagne 2022-2023, l’importation de plus de 200 000 tonnes de sucre (20 000 tonnes avant la guerre). Une décision solidaire qui inquiète désormais les producteurs français avec l’anticipation de l’import de 700 000 tonnes pour la campagne 2023-2024.

« Ce chiffre risque de déstabiliser le marché européen, la CGB, même si elle entend soutenir la solidarité avec l’Ukraine, demande fermement que ces tonnes soient réexportées vers d’autres marchés », souligne Franck Sander. Pour Sébastien Abis, directeur du Club DEMETER, écosystème du secteur agricole et agro-alimentaire et chercheur associé à l’IRIS, la solution doit être globale en pensant l’agriculture à l’échelle européenne plutôt qu’à celle des États.

« Il faut plus de solidarité et plus de coopération. L’enjeu est d’arriver à être en cohérence avec ses engagements. Soit on est plus forts ensemble, au niveau européen, en choisissant de s’armer face au double combat des enjeux alimentaires et climatiques, soit les autres pays n’attendront pas que l’on fasse ce choix, pour eux, produire en masse et exporter, sans répondre aux normes auxquelles la France répond et s’engage. »

Une problématique complexe, à l’heure où le contexte géopolitique mondial est de plus en plus déterminant dans la dynamique des prix dans un marché globalisé, mais ne répondant pas aux mêmes normes, ni à l’échelle mondiale, ni même à celle européenne…