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130e année

Les agriculteurs mobilisés pour une juste rémunération

Agriculture. Dans le cadre des négociations commerciales annuelles qui se terminent le 1er mars, entre les producteurs et les distributeurs, et alors que le Salon de l’Agriculture vient d’ouvrir ses portes, la FDSEA 51 ainsi que les JA 51 ont pris l’initiative d’organiser une table ronde avec les acteurs de la filière agroalimentaire, agriculteurs et grandes et moyennes surfaces (GMS) afin d’établir une juste rémunération des producteurs.

Agriculteurs et GMS se sont réunis pour parler de la rémunération des producteurs dans le cadre des négociations commerciales annuelles. DR

Ils sont ouverts à la discussion, même si leurs revendications sont fermes. Le bureau de la FDSEA 51 a souhaité convoquer une table ronde avec les GMS de la région, alors que les négociations annuelles sont en cours et que le Salon de l’Agriculture a ouvert ses portes ce week-end. « Notre objectif est affiché. Il est de mettre la pression afin de trouver les leviers nécessaires à l’intérieur de la filière globale pour une juste rémunération des agriculteurs », explique Hervé Lapie, président de la FDSEA 51. Ces revendications interviennent dans un double contexte : celui de l’envolée des prix des matières premières mais également du thème central du pouvoir d’achat dans la campagne électorale présidentielle. Pour exemple, Bernard Laurent, éleveur céréalier qui accueillait sur ses terres la table ronde, évoquait la hausse du tourteau de colza devant servir à la nourriture de ses vaches, sur les six derniers mois d’un prix à la tonne passant de 220 € À 380 €.

« Il y a tout un travail de stratégie collective à mener car il en va de la survie de l’alimentation française »

« Mes charges ont explosé, avec la hausse du prix de l’alimentation des animaux mais aussi du chauffage au fuel, servant à maintenir une température constante pour les porcelets », confie l’éleveur, installé avec son frère et son fils. Bien que la famille dispose de 140 hectares de céréales, ils ne peuvent pas être auto-suffisants, la vente de grains palliant souvent les coûts de l’élevage. « Concernant la production porcine, nous perdons 20€ par porc. Le prix de vente est d’1,40 € le kilo et celui de revient d’1,60 € pour une carcasse qui fait en moyenne 90 kg. Sur un élevage de 180 truies, cela correspond à 180 000 à 200 000 € de perte. »

En France, le marché porcin est très spécifique. L’abattoir négocie les prix avec les GMS et les transformateurs selon le marché au cadran de Saint- Brieuc, « tous les éleveurs sont basés là-dessus ». « Aujourd’hui, les marchés sont aussi mondiaux », signale Patrick Fullemann, responsable de l’activité boucherie des établissements Est U enseigne. « Quand la Chine a eu un appel d’air, le cadran est monté à 1,80€. Aujourd’hui, il est redescendu à 1,27 €… Ce chiffre, c’est aussi notre base de travail. Le prix du cadran plus le coût de l’alimentation de l’élevage porcin détermine la conjoncture. » Alors, quelle est la marge de manoeuvre ?

Quelques centimes qui font la différence

Après les États généraux de l’Alimentation en 2017, qui ont débouché sur la loi Egalim en 2018 — loi se nommant d’ailleurs entièrement « loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous » — les agriculteurs en réclament sa stricte application par des contrôles réguliers de la DGCCRF. « Il faut absolument que le producteur soit rémunéré au juste prix », insiste Hervé Lapie. « Un foyer de quatre personnes dépense en moyenne 380 euros par mois en alimentation soit entre 11 et 13% de son budget. Nous demandons à ce que ce prix moyen soit porté à 385 euros, ce qui permettrait une juste rémunération. »

Sur le principe, les GMS invitées, dont notamment le groupe U, n’y paraissent pas opposé, insistant néanmoins sur la certitude que ce prix aille « directement aux éleveurs et non aux intermédiaires », relaye Cyril Bonnier, directeur du Super U de Sainte-Menehould. « Egalim, on le met en place dans nos magasins en négociant directement avec les producteurs. » En effet, la loi poursuit plusieurs objectifs dont ceux de « rémunérer justement les producteurs, pour leur permettre de vivre dignement de leur travail ; renforcer la qualité sanitaire, environnementale et nutritionnelle des produits alimentaires ; favoriser une alimentation saine, sûre et durable pour tous, ainsi que la mise en place d’engagements sur le bien-être animal. »

« Il y a tout un travail de stratégie collective à mener car il en va de la survie de l’alimentation française », alerte le représentant des Jeunes Agriculteurs de la Marne, Bastien Lombard. Une grande partie de la profession est vieillissante et pour que des jeunes s’installent et que leurs investissements soient rentabilisés, il faut que leurs rentrées soient suffisamment conséquentes pour supporter tous les autres coûts inhérents à une exploitation. « Une installation, avec une modernisation des équipements, le respect des nouvelles normes, d’un mode de production durable, ce sont des centaines de milliers d’euros déboursés », pointe le jeune agriculteur.

Des chiffres éloquents

Les chiffres sont d’ailleurs éloquents. Il y a 10 ans, 200 producteurs laitiers étaient installés dans la Marne. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 65. Idem pour les points de collectes : 110 en 1998 contre 6 aujourd’hui. Mais, « la passion a un prix ». Et aujourd’hui, les comptes n’y sont pas. En cause notamment, la guerre des prix des GMS qui les tirent vers le bas pour garder leur clientèle. « En 2017, à l’aube de la Loi Egalim, il y avait un objectif de 40% de filière Label Rouge dans le rayon boucherie des grandes surfaces. Aujourd’hui, c’est 3%. » Pour Cyril Bonnier, l’essai a été fait, mais « avec un coût en moyenne 12% plus élevé, le consommateur n’était pas au rendez-vous. »

« Il y a une loi de modernisation de l’économie qui a donné les pleins pouvoirs à la grande distribution pour faire baisser les prix alimentaires et redonner du pouvoir d’achat au Français, ça a très bien fonctionné »

Aujourd’hui, il a même retiré le Label Rouge de ses rayons. Néanmoins, le directeur, qui était le seul des GMS invitées à être resté à l’issue de la réunion, affirme que tout son rayon boucherie est approvisionné « dans un rayon de 25 à 30 km autour du magasin. Le prix des génisses est négocié et payé directement à l’éleveur ». D’où l’importance de la contractualisation de trois années entre un éleveur et un magasin, afin de « valoriser les animaux à hauteur du coût de production ».

« Aujourd’hui, 19% du rayon boucherie est en promotion. Casser les prix de cette manière, ce n’est pas valoriser notre travail », tempête Hervé Lapie qui accuse les GMS de faire systématiquement de l’alimentation un produit d’appel pour faire consommer plus au sein de l’enseigne, prenant aussi en exemple la fameuse baguette à 29 centimes de chez Leclerc. « Aujourd’hui, il y a une part non négligeable des clients qui vient chercher du prix », rappelle Patrick Fullemann. « Toute la question est de savoir comment les quelques centimes qu’on va mettre dans le prix d’achat d’un produit vont redescendre à l’éleveur. Si c’est pour que cela reste au niveau de l’industriel, ça ne nous intéresse pas. »

Pas d’évolution sans contrôle de l’État

Alors que manque-t-il à la filière pour arriver à un équilibre ? « Il y a une loi de modernisation de l’économie qui a donné les pleins pouvoirs à la grande distribution pour faire baisser les prix alimentaires et redonner du pouvoir d’achat au Français, ça a très bien fonctionné. La GMS s’est concentrée avec 4 centrales d’achat en France. Seulement nous, agriculteurs, dès que nous concentrons la production agricole, on est rattrapé par le droit sur la concurrence pour entente illicite. C’est une volonté collective qu’il faut avoir, pour assurer un meilleur ruissèlement, de la valeur ajoutée à la répartition des marges », juge le président de la FDSEA 51, qui a lui-même contractualisé avec la marque Herta.

« Les efforts de la production agricole ont été phénoménaux : on s’est installé paysan, on a modernisé nos élevages, gagné en compétitivité. Nous avons fait tout ce qu’il fallait, or la valeur nous a été confisquée. Le consommateur veut acheter pas cher, mais c’est grâce aux efforts des agriculteurs qu’il a une alimentation saine et sûre à des prix hyper compétitifs », rappelle-t-il, pointant aussi le manque de transparence de certaines marques, mettant sur leur emballage le drapeau français parce que le produit est transformé en France, mais venant à la base d’Espagne ou d’Union européenne, avec des normes sanitaires différentes et souvent moins contraignantes.

« C’est à l’État de mettre en place des contrôles draconiens afin d’interdire ces pratiques et ce n’est pas à l’agriculteur d’être la variable d’ajustement du pouvoir d’achat des Français. » D’autres tables rondes, par filière cette fois, sont prévues, avec comme objectif interprofessionnel d’augmenter à 50% la contractualisation.

Nastasia Desanti