« Le réarmement de la France vient renforcer notre souveraineté »
Défense. Feux de forêts, renforcement de l’arsenal nucléaire, défense du pays, réarmement et réindustrialisation, souveraineté... la ministre des Armées, Catherine Vautrin a accepté de répondre aux Petites Affiches Matot Braine avant sa venue à Châlons le 28 août pour inaugurer la 80e Foire.
PAMB : L’été a été marqué par les feux de forêts de très grande ampleur dans tout le pays… Les Armées sont engagées aux côtés de la Sécurité civile dans la lutte contre les feux de forêts avec le dispositif Héphaïstos. La situation vécue ces dernières semaines et le changement climatique doivent-ils faire évoluer ce dispositif ?
Catherine Vautrin : L’été 2026 marque une mobilisation inédite des armées dans la lutte contre les feux de forêt. Depuis le 24 juillet dernier, au plus fort de la crise, plus de 2 000 militaires ont été déployés en appui des forces de sécurité intérieure. Nous avons également engagé des capacités rares, telles que le drone Reaper pour des missions de surveillance de jour comme de nuit au-dessus des zones de feux, l’avion A300 MRTT et son kit d’évacuation sanitaire, sept hélicoptères, et avons expérimenté pour la première fois l’utilisation de l’avion de transport A400M équipé d’un kit permettant de larguer 20 tonnes de produit retardant. L’ensemble de ces moyens ainsi que les militaires concernés resteront en alerte jusqu’à la fin de la saison.
Dans le cadre de la mission spécifique confiée par le Premier ministre aux parlementaires à ce sujet, j’ai souhaité que la contribution des armées à la lutte contre les feux de forêt soit évaluée, et que des propositions opérationnelles soient formulées. Les conclusions de la mission sont attendues le 21 septembre.
Au printemps dernier, le Président de la République a annoncé le renforcement de l’arsenal nucléaire. Qu’est-ce cela implique en termes de moyens dans le cadre de l’actualisation de la loi de programmation militaire promulguée le 16 août ?
C.V : Face à tous nos adversaires potentiels, présents et à venir, le président de la République a annoncé le renforcement de notre dissuasion nucléaire afin qu’elle conserve son « pouvoir de destruction assuré ». Sans renoncer à maintenir le format des forces nucléaires au niveau le plus bas possible, cela se concrétise notamment par l’augmentation du nombre de têtes nucléaires de notre arsenal. La loi de programmation militaire, qui prenait déjà en compte le renouvellement de nos deux composantes océanique et aéroportée, financera cette évolution de format. C’est le prix de notre crédibilité.
La défense du pays passe aussi par l’espace mais également par des outils plus conventionnels comme les drones par exemple... quels moyens concrets y seront affectés ?
C.V :L’accès à l’espace est de plus en plus contesté, alors qu’il est essentiel pour les opérations. Sans capacité spatiale, impossible de communiquer, de s’orienter, ou de guider des tirs ! Avec l’actualisation de la loi de programmation militaire, nous augmentons d’environ quatre milliards d’euros l’effort budgétaire pour le spatial sur 2026-2040, ce qui représente 65% de hausse. Cet effort majeur permettra notamment d’équiper massivement nos forces pour utiliser la constellation OneWeb, l’alternative européenne à Starlink. Il renforcera nos capacités de surveillance spatiale avec l’arrivée de trois satellites patrouilleurs-guetteurs dès 2030 et d’un radar de surveillance supplémentaire. Enfin, les capacités de brouillage et de laser, attendues pour 2030 et 2035, renforceront encore nos capacités d’action.
S’agissant des drones, je distinguerai l’effort visant à doter nos armées de drones pour appuyer leurs actions (deux milliards d’effort supplémentaire), de celui visant à se protéger des drones adverses (1,6 milliard pour la défense aérienne élargie comprenant la lutte antidrones). Chaque unité disposera à très court terme de son système de drones ; des drones navals seront progressivement déployés ; l’acquisition d’une capacité souveraine de drones aériens de théâtre préparera le remplacement des drones américains à l’horizon 2035. En parallèle, nous renforçons les moyens de lutte antidrones sur terre, en mer et dans les airs.
L’actualité géopolitique inquiète parfois les Français. Notre pays est-il en mesure de se défendre aujourd’hui face aux menaces qui pèsent sur lui et plus largement sur l’Europe ?
C.V :Nous faisons face à une intensification des menaces qui pèsent sur notre pays et plus généralement sur le continent européen. La défense, rappelait le général de Gaulle, est la première raison d’être de l’État !
Face aux défis du siècle, les armées françaises sont prêtes. Elles l’ont d’ailleurs récemment démontré tant par leurs engagements constants sur le globe, qu’avec l’exercice ORION 2026, véritable test grandeur nature, qui a permis de préparer nos forces un scénario d’engagement majeur sur le territoire national aux côtés de nos alliés. J’ajoute que nous travaillons également à mobiliser l’industrie : un premier exercice de réquisition de capacités industrielles s’est tenu au printemps dernier entre Clermont-Ferrand et Moulins pour tester notre réactivité.
La responsabilité du gouvernement est de regarder la réalité en face : nos adversaires se réarment, les Européens aussi. Ne pas préparer la Nation serait une faute. C’est le sens de l’actualisation de la loi de programmation militaire qui a été promulguée le 16 août dernier.
La souveraineté – notamment industrielle - est également un élément majeur de la défense d’un pays. Les entreprises industrielles françaises sont-elles directement sollicitées pour produire de nouveaux matériels ?
C.V :Le réarmement de la France vient renforcer notre souveraineté. Un seul exemple : les industriels français se sont mis en mesure de pouvoir produire des lances roquettes unitaires, une capacité française qui n’existait pas il y a encore deux ans.
Dans un environnement international dégradé, la France doit disposer d’une industrie de défense qui soit au rendez-vous du réarmement, prête en cas d’engagement de haute intensité, et plus résiliente pour faire face aux chocs. C’est le sens de l’évolution de la Direction générale de l’armement (DGA) en une véritable « DGA de combat », que j’ai annoncée en janvier dernier.
Pour mémoire, le budget d’investissement du ministère est consommé essentiellement sur notre territoire : 83% des paiements effectués aux entreprises en 2024 concernaient des entreprises résidentes. Les industriels français auront obtenu 100 Md€ de commandes sur les années 2025 et 2026. Les 36 milliards d’euros supplémentaires de l’actualisation de la LPM vont bénéficier à un large tissu industriel réparti sur le territoire français.
L’industrie de Défense est une opportunité pour les grands groupes spécialisés mais comment les ETI et les PME peuvent-elles y participer ?
C.V : Les PME et ETI de nos territoires sont destinataires d’environ un quart du volume financier des commandes passées par le ministère : cela concerne de l’armement, mais également de l’habillement, de l’alimentation ou des commandes liées aux infrastructures. Des opportunités concrètes existent pour ces entreprises, par exemple en proposant des innovations technologiques : à ce titre, l’Agence de l’Innovation de Défense est le point de contact de référence.
L’activité industrielle nationale est également stimulée par le réarmement mondial, en particulier français, lorsqu’elles sont sous-traitantes des principaux maîtres d’oeuvre de l’armement. Par exemple, un missile MISTRAL, assemblé par MBDA, c’est près de 300 sous-traitants. Donc quand les cadences augmentent, cela bénéficie à tous. Je pense notamment à Axon Cable, dont j’avais visité le site de Montmirail, dans la Marne, en février : leur savoir-faire en blindage de câbles et connectiques est mondialement reconnu. C’est une fierté française.
Enfin, nous avons entendu les difficultés rencontrées par nos entreprises pour se financer, quelle que soit leur taille : par exemple, comment financer un besoin en fonds de roulement pour une activité au profit de la défense ? Toute l’ambition du travail mené dans le cadre du dialogue de place a été de libérer les contraintes que rencontraient nos entreprises : avant de conclure le dialogue de place le 9 avril dernier, j’ai moi-même rencontré de nombreux acteurs financiers, qui m’ont assuré de leur plein soutien aux entreprises travaillant au profit de la défense. Tout est fait pour permettre une convergence accrue !
Vous allez inaugurer la 80e Foire de Chalons que vous connaissez très bien depuis de nombreuses années. Quels sont les messages que vous allez adresser aux Marnais ce vendredi 28 août à Châlons-en Champagne ?
C.V :Au-delà de mon attachement personnel à la Foire, j’aurai à coeur, en tant que ministre des Armées et des anciens combattants, de rappeler l’importance des enjeux de défense pour la Marne. Bien sûr avec les camps de Champagne, au coeur de notre ADN, où j’étais encore aux côtés du président de la République lors de l’exercice Orion, en avril dernier.
Nos Armées constituent une part quasi charnelle du territoire, qui a payé cette année le prix du sang, comme en témoigne la disparition du sergent Anicet Girardin, du 132e RIC, mort pour la France au Liban. Mais la défense, dans la Marne et dans le Grand Est, ce sont aussi des femmes et des hommes qui produisent, innovent et préparent nos armées aux combats de demain. C’est ainsi le cas de l’industrie de défense, vitale pour le dynamisme économique de notre bassin d’emploi régional et qui peut compter sur des entreprises remarquables à l’échelle du Grand Est. J’aurai l’occasion de rappeler combien il est essentiel de faire vivre l’effort de défense dans nos territoires. Il en va de notre souveraineté et de notre capacité à être prêts. Les organisateurs de la Foire ont d’ailleurs toujours eu à coeur de faire rayonner cet engagement, en réservant une place de choix à nos Armées et à nos militaires, une présence toujours appréciée des visiteurs.
À titre personnel, je suis évidemment très touchée par l’invitation qui m’a été faite par le commissaire général Bruno Forget et les co-présidents de la Foire. Leur engagement sans faille a permis, au fil des ans, de faire de cet événement la véritable rentrée de tout un territoire, à plusieurs titres. C’est une magnifique vitrine pour notre agriculture, qui met en valeur les savoir-faire champardennais, dans une période que je sais complexe pour nos agriculteurs. C’est également un incontournable de la rentrée économique du Grand Est et un rendez-vous majeur pour les décideurs politiques. À cet égard, la 80e édition, à quelques mois de l’élection présidentielle, marquera un millésime particulier et sera, je l’espère, utile au débat démocratique.