Le Familistère de Guise, symbole de l’utopie réalisée
Culture. La visite du Familistère de Guise (Aisne) permet de découvrir un modèle social unique au monde voulu par son créateur, Jean-Baptiste André Godin, industriel de génie, aussi innovant dans ses usines que dans son envie d’améliorer le quotidien des familles de ses travailleurs.
À Guise, au nord du Département de l’Aisne, se tient un édifice monumental unique au monde. Surnommé tantôt affectueusement, tantôt avec une once de moquerie « le tas de brique » par ses détracteurs, le Familistère est pourtant bien plus que cela et reste le symbole rarissime d’une utopie réalisée.
Près de deux siècles après sa création, le Familistère de Guise est aujourd’hui encore considéré comme l’une des plus ambitieuses expérimentations sociales du monde industrialisé. Imaginé et conçu par l’industriel Jean-Baptiste André Godin, ce « Palais social » est une véritable cité érigée à proximité de l’usine de poêles en fonte de son créateur. En effet, en 1840, Jean-Baptiste André Godin décide d’installer son usine de fabrication des poêles à charbon à Guise. Six ans plus tard, il a l’idée de créer un poêle en fonte, dépose un brevet et lance le début d’une aventure industrielle et entrepreneuriale de plusieurs dizaines de modèles et de nombreuses collections, qui perdure encore de nos jours.
Mais au-delà de son usine, qui fonctionne toujours, le créateur a une autre idée en tête : offrir aux familles des travailleurs de l’entreprise « les équivalents de la richesse ». Cela passe par la construction du Familistère, composé de plusieurs pavillons d’habitation collective, dans lesquels cohabitent alors ouvriers et cadres de l’entreprise. Loin du concept de cité ouvrière, ce « Palais social » compte trois pavillons composés de nombreux habitats unitaires locatifs : selon la volonté de Godin, un même pavillon peut alors abriter les appartements du fondateur, de l’institutrice ou de l’ouvrier. Une fois son édification achevée (elle a duré de 1859 à 1884), le Familistère compte environ 500 appartements pour une population totale de près de 2 000 habitants.
Des standards de confort au-dessus de la moyenne
Les trois pavillons sont entièrement construits en briques rouges, ce qui leur vaut le surnom évoqué plus haut. On estime que 10 millions de briques ont été nécessaires à sa construction, dont environ 3,5 millions rien que pour la construction du pavillon central. Celui-ci s’organise autour d’une vaste cour intérieure à charpente de bois et couverture de verre. Les trois niveaux de coursives sont accessibles par des escaliers tournants et permettent la circulation continue et à couvert d’une extrémité à l’autre du Palais.
Livré en 1865, le pavillon central comprend 112 appartements, répartis du rez-de-chaussée au troisième étage et dont la majorité est composée de deux pièces. 450 personnes l’occupent un an plus tard. Chaque module d’habitation comprend un vestibule et deux logements contigus de deux pièces de 18 et 22 m² avec un cabinet de débarras chacun. Les appartements sont traversants : une pièce ouvre sur la cour intérieure, l’autre sur l’extérieur et une porte unique dessert deux appartements de façon à créer une fenêtre au centre du mur de façade des deux pièces donnant sur la cour.
Chaque pièce a sa fenêtre et les hauteurs de plafond et la taille des fenêtres augmentent à mesure que l’on descend dans les niveaux d’habitation pour une répartition équitable de la lumière (de 260 à 315 cm). Pour optimiser le jour des carreaux de fenêtre, des fers de fine section sont substitués aux petits bois des menuiseries traditionnelles. Chaque locataire dispose également d’une cave et d’un grenier. Des logements qui se situent bien au-dessus des standards moyens de confort de l’époque, notamment pour les classes populaires ou moyennes.
Au-delà du logement, le Familistère offre aussi à ses habitants de nombreux équipements de service. Des magasins coopératifs sont aménagés de part et d’autre de l’entrée principale du pavillon central. Ces commerces évitent aux habitants la nécessité de stocker chez eux des provisions et leur permettent de faire face aux besoins imprévus. Au rez-de-chaussée du pavillon central, une salle accueille aussi le service médical et la pharmacie mutualiste.
On trouve aussi, dans les différents bâtiments annexes, une buanderie, un jardin, une crèche, des écoles, un théâtre… et même une piscine, afin d’apprendre aux ouvriers et à leurs familles à nager ! Il s’agissait alors pour Jean-Baptiste André Godin, expérimentateur social de premier plan, de bâtir une société nouvelle « en mettant le capital industriel au service du travail » et d’offrir aux travailleurs une émancipation sociale et politique grâce à la redistribution de la richesse de son entreprise. Au sein de l’Association coopérative du capital et du travail, les travailleurs participent alors à la gestion et aux décisions. Ils deviennent même propriétaires de l’usine et du Palais.
Après 1950, le modèle économique et social de l’association dévie peu à peu, victime de ses usagers, l’esprit de la colonie coopérative familistérienne disparaissant peu à peu avec la succession des générations. Les tensions sociales et les difficultés économiques (poids des charges sociales statutaires, défauts de trésorerie, investissements…) mènent progressivement à la dissolution de l’association en 1968. Le Palais social est peu à peu vendu à des propriétaires privés, tandis que l’usine poursuit de manière autonome son activité sur son site historique de Guise à quelques mètres du familistère.
Aujourd’hui, le syndicat mixte du Familistère Godin est le propriétaire et l’administrateur du Familistère. Cette collectivité publique a été créée le 17 novembre 2000 par le Département de l’Aisne et la Ville de Guise pour conduire le programme de valorisation du Familistère. Le président du Syndicat Mixte est Hugues Cochet, le maire de Guise.