La visibilité de l’avenir de la filière champagne brouillée par les crises et les guerres
Champagne. Au mois de juillet prochain se dérouleront les négociations sur les règles applicables aux vendanges 2026, à savoir, compte tenu des perspectives d’expéditions de l’année en cours, du niveau des stocks et des équilibres entre la production et le Négoce, quel rendement sera le meilleur pour tous les acteurs de la filière.
Le bilan 2025 du champagne, avec une baisse en volume de 11% sur deux ans, affiche le moins bon score depuis les 20 dernières années. Sur les 15 derniers exercices, le marché français a reculé de 39%. Dans les 10 dernières années, le prix moyen de la bouteille a progressé de près de 30% sur l’ensemble des marchés mondiaux. C’est dans ce contexte que se pose l’avenir de la filière, avec une ambition à la fois mesurée et délicate : revenir à un niveau idéal de 300 millions de bouteilles annuelles expédiées. Le champagne, sur fond de guerres et de crise économique, a-t-il son destin en main ? C’est à cette question que répondent Maxime Toubart, Président du Syndicat des Vignerons et co-président du Comité Champagne et David Chatillon, Président de l’Union des Maisons de Champagne et co-président du Comité Champagne.
Petites Affiches Matot Braine : À propos du marché mondial, au bilan 2025, les 266 millions de bouteilles expédiées représentent une baisse en volume de près de 2% sur 2024 et de plus de 11% sur les deux dernières années. C’est le pire résultat depuis plus de 20 ans. Un commentaire sur ce bilan ?
Maxime Toubart : « Le bilan 2025 est décevant et la question est de trouver les conditions d’un redémarrage, compte tenu du contexte actuel géopolitique qui ne donne pas forcément aujourd’hui l’envie de consommer du champagne. Nous sommes entrés dans une période de doute. Que la consommation du champagne soit en quasiment berne me paraît normal dans ces conditions. »
David Chatillon : « 2025 est une année basse, surtout marquée par le recul du marché des Etats-Unis et un environnement mondial qui n’est pas porteur pour le champagne. Ce qui est vrai pour le champagne est également vrai pour toute l’économie. »
PAMB : Le marché français baisse d’une manière quasi régulière depuis 2011 (de 188 millions de bouteilles à 114 millions de bouteilles en 2025), la baisse est de plus de 39%. Une reconquête du marché français est-elle possible, envisageable ?
Maxime Toubart : « Nous n’avons pas jamais laissé tomber le marché français, qui est un marché historique et qui demeure le premier au monde. Certes, l’export, porté par la demande d’un mix produit plus intéressant, a quelque peu vidé ce marché mécaniquement. De plus, le moral est aujourd’hui plus focalisé les prix des carburants que sur la consommation de champagne. C’est aussi une question de pouvoir d’achat. »
David Chatillon : « Le marché français demeure notre vitrine, ne serait-ce qu’en considérant que la France est le premier marché touristique mondial. L’exportation n’est pas une facilité. Il en coûte aussi d’exporter ne serait-ce qu’en matière d’investissement dans la conquête et le maintien. Vendre plus loin coûte plus cher. C’est pourquoi il ne faut pas confondre chiffre d’affaires et résultat. »
PAMB : Certains observateurs expliquent les baisses des volumes par les hausses des prix. Exemple pour le prix moyen de la bouteille, dans les dix dernières années : + 22,7% dans le Monde, + 16,3% en France et + 21,6% à l’exportation. Quel est votre sentiment sur ces hausses de prix ?
Maxime Toubart : « Les prix ont augmenté, ne serait-ce qu’à cause de l’inflation générale. Qu’ils aient augmenté un peu plus est peut-être une erreur. Mais cette hausse a correspondu alors à une forte demande, notamment vers le haut de gamme. Si les prix baissent aujourd’hui, ce constat vient surtout de la baisse de la demande de bouteilles plus chères. On assiste à un retour d’une plus forte demande du brut traditionnel, peut-être au détriment des cuvées spéciales ou des millésimées. »
David Chatillon : « C’est en France que les prix ont moins augmenté et pourtant c’est aussi en France que les volumes, ces dernières années, ont le plus baissé. À l’export, ces prix sont le résultat, à la fois, du mix produit et du mix opérateur. À tarif constant, le prix moyen peut facilement évoluer, à la hausse comme à la baisse. Il est vrai aussi que les cuvées de prestige ont davantage souffert que les BSA (brut sans année). Il est également vrai que l’effet devises joue un grand rôle dans les fluctuations de prix. »
PAMB : La barre des 300 millions de bouteilles expédiées annuellement reste-t-elle votre objectif aujourd’hui ?
Maxime Toubart : « C’est un rythme de croisière que la Champagne devrait avoir. Nous allons y revenir et c’est faisable à l’échelle de la consommation mondiale. »
David Chatillon : « Il s’agit bien d’en faire à présent notre objectif. Aujourd’hui, se comparer à d’autres régions viticoles serait presque rassurant. Ne soyons pas, nous Champenois, indécents sur ce sujet. »
PAMB : Si le marché français baisse quasi régulièrement depuis 2011 (-37% en 14 ans), on assiste à de grosses fluctuations dans les vingt premiers clients à l’export. Exemple en valeur, des baisses entre 11 et 35% vers les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Italie ou les Emirats et à l’inverse des hausses de 10% pour le Japon et l’Espagne. Comment les Maisons, de par leur importance à l’export, peuvent-elles juguler ces effets « trampoline » ?
David Chatillon : « On parle en Champagne d’expéditions et donc pas forcément de ventes. Nous devons tenir compte à l’export des effets de stock qui rendent les expéditions moins linéaires. D’où ce constat de hausses et de baisses qui se succèdent assez rapidement et qui correspondent à des ventes ou à des déstockages. »
PAMB : Production de raisin d’un côté, ventes de bouteilles d’un autre, et au milieu des stocks jugés lourds. La variable d’ajustement devra-t-elle rester le rendement à l’hectare ?
Maxime Toubart : « Le modèle Champagne fonctionne bien. On réfléchit à ce que l’on va vendre, plutôt que produire bien au-delà de ce que le marché peut supporter. Les Maisons et les Vignerons ne pourront pas financer des stocks excessifs. 9 000 kg de raisin à l’hectare c’est aujourd’hui le seuil. Demain ? Nous verrons en temps voulu ce que donnera la négociation vendange de l’été prochain. Il faut savoir préserver les équilibres du Négoce et du Vignoble. Nous travaillons ensemble et pas les uns contre les autres. »
David Chatillon : « Poursuivre notre trajectoire de déstockage est une de nos priorités. »
PAMB : Les deux premiers mois de 2026 affichent des baisses. Comment voyez-vous l’année 2026 ?
Maxime Toubart : « Peut-être souhaiter un monde remis dans le bon sens. Sur ce sujet l’avenir du champagne est suspendu à une certaine remise en ordre des affaires mondiales. Le champagne, c’est la fête, et la fête c’est la paix. »
David Chatillon : « C’est une forme de stabilité qui avait été envisagée au début 2026, voire une légère reprise. Depuis, cette visibilité s’est brouillée. Le champagne et la guerre ne vont pas ensemble. C’est très délicat de parler de commerce lorsque des populations se prennent des bombes sur la tête. »
Entretiens séparés des co-présidents du Comité Champagne, réalisés le 23/03/2026