Face au « droit de produire », les agriculteurs veulent des actes
Agriculture. Alors que les députés doivent commencer à débattre du projet de loi d’urgence agricole le 19 mai prochain, les agriculteurs attendent des réponses fortes face à l’inflation, la concurrence déloyale ou encore l’assouplissement des normes concernant l’élevage.
Les mois passent et les sujets de frictions demeurent. Si les agriculteurs ont mis en pause les opérations de revendications, ils restent très attentifs aux futurs débats devant se dérouler dans l’hémicycle cette semaine. En effet, les députés viennent d’adopter en commission le projet de loi d’urgence agricole traitant d’enjeux aussi importants que le stockage de l’eau, l’élevage ou encore les moyens de production. Ce projet de loi, réponse à la colère des agriculteurs depuis 2024, sera débattu à partir du 19 mai à l’Assemblée. Concernant la réintroduction de l’acétamipride (pesticide utilisé contre la prolifération des pucerons dans les champs de betteraves), le sénateur de Haute-Loire, Laurent Duplomb (LR), à l’origine de la loi éponyme, ne compte pas baisser les bras puisqu’il a annoncé vouloir porter au Sénat la réintroduction des néonicotinoïdes, malgré sa censure par le Conseil constitutionnel.
Le droit à produire
Ces deux lois doivent répondre à l’enjeu majeur qu’est la souveraineté alimentaire. « Ce dont on a besoin, c’est d’avoir une capacité à produire. Ce mot-là est important : produire », insiste Laurent Champenois, nouveau président de la FDSEA de la Marne, agriculteur et éleveur à Merlaut, près de Vitry-le-François. « On nous fait toujours penser qu’on peut vivre sans produire, mais notre métier, c’est la production. Et pour réussir, il faut une agriculture française performante, sans contraintes supplémentaires, notamment par rapport à nos confrères européens. »
Préserver les moyens de production et maintenir la compétitivité des exploitations françaises passe donc par de nouvelles mesures. D’ailleurs, Laurent Champenois, installé depuis 1998, estime que ce n’est pas forcément « plus compliqué » d’être agriculteur aujourd’hui que ça ne l’était dans les années 90. « Nous avons toujours connu des crises. Éleveur, lorsque je me suis installé, c’était celle de l’ESB (maladie de la vache folle). J’en ai fortement souffert sur mon exploitation, mais on y est arrivé quand même. On a relevé les défis, modernisé l’exploitation, on l’a développée, on a mis du photovoltaïque, créé d’autres activités pour essayer d’équilibrer et d’avoir une capacité à dégager du résultat », explique-t-il. Cette résilience, il l’appelle de ses voeux, dans un territoire où les terres sont fertiles et qui repose aussi sur une économie connexe aux grandes cultures.
La défense des projets d’élevage
Mais pour y arriver, encore faut-il en avoir les moyens. Le président de la FDSEA marnaise prend ainsi l’exemple de la filière élevage qui souffre de fortes contraintes réglementaires tout comme d’une concurrence accrue des importations. « Aujourd’hui, mettre en place des poulaillers sur notre territoire est très compliqué », confie-t-il, en référence au projet d’exploitation de volailles de Sarry, à proximité de Châlons-en-Champagne, devant comprendre plus de 100 000 poulets. « On est d’accord qu’une réglementation est nécessaire. C’est aussi la réussite du projet et la garantie d’un produit final propre et acceptable pour le consommateur », reconnaît Laurent Champenois. « En revanche, voir des projets bloqués par des associations et devoir attendre des années, ce n’est pas acceptable ». Car pour l’agriculteur, on ne peut pas refuser l’installation de grands poulaillers en France et, en même temps, accepter d’importer des tonnes de volailles provenant d’Europe ou d’ailleurs, soumises à une réglementation bien moins stricte. « Aujourd’hui, on importe une volaille sur deux. Elles viennent d’Ukraine ou du Brésil. Or, les poulaillers sont 20 à 50 fois plus gros avec des règles sanitaires très différentes des nôtres ! Il faut être logique. Il faut se demander ce que mange le consommateur français. »
Outre une concurrence jugée déloyale, la filière élevage est aussi confrontée à la prédation du loup, un sujet abordé dans la loi d’urgence agricole. Si ce dernier n’est encore que peu présent dans nos régions, quelques attaques lui sont pourtant attribuées (après enquête de l’Office français de la biodiversité - OFB). Laurent Champenois indique en avoir lui-même été victime, sur un veau, dans une pâture à la frontière de la Haute-Marne. « Mes pâtures les plus éloignées sont à 25 kilomètres. J’en ai plus de quinze à surveiller. C’est impossible de mettre des clôtures partout. On nous a toujours dit qu’en dessous de 500 loups, l’espèce était en danger. Aujourd’hui, il y en a probablement 2 000 sur le territoire français. Entre 500 et 2 000, il y a moyen de trouver un compromis », estime-t-il, demandant une « révision du cadre juridique ». Les associations de défense de la biodiversité rappellent quant à elles que la population du loup avoisine les 1 000 animaux, selon les chiffres mêmes de l’OFB et que son effectif ne progresse plus depuis 2023.
Hausse du GNR et des engrais azotés
À ces problématiques s’ajoute un malaise économique de la filière élevage dans sa globalité, avec des seuils de rentabilité qui s’amenuisent. « Nous avons perdu un million de bovins en dix ans parce que beaucoup d’éleveurs ont baissé les bras faute de rémunération. En réduisant la production, on ouvre la porte aux importations. Il y a huit ans, on disait aux industriels qu’il nous manquait 40 ou 50 centimes par kilo pour couvrir nos coûts de production. On nous répondait que le consommateur ne suivrait pas. Résultat : des éleveurs ont arrêté », déclare Laurent Champenois qui attire l’attention sur la succession des crises. « Hier le conflit en Ukraine, aujourd’hui, celui au Moyen-Orient. Ce dernier entraîne une hausse du GNR. Avant crise, on achetait le litre à 70 centimes. Il est monté jusqu’à 1,40 €. La semaine dernière, on était encore à 1,20 €. Un tracteur consomme entre 20 et 30 litres à l’heure. Quand on fait un plein de 400 litres par jour, avec 50 centimes de plus par litre, ça représente 200 € supplémentaires par jour. Ensuite, il y a les engrais. Ils ont pris plus de 100 € la tonne depuis le début du conflit. Et la taxe MACF (Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières) nous a ajouté encore 40 à 50 € la tonne d’engrais azoté. Au total, on a pris 140 à 150 € la tonne depuis septembre », illustre-t-il.
Implacables, ces chiffres démontrent l’urgence de la situation. « Quand le pétrole monte, le gaz monte, et les engrais suivent. » D’où l’importance d’une agriculture diversifiée, résiliente et allant vers plus d’autonomie quand cela est possible. Prenant son exemple personnel, Laurent Champenois explique : « Avec l’élevage, j’ai plus d’autonomie sur les engrais. Le fumier nourrit mes sols, donc j’achète moins d’azote, très peu de phosphore ou de potasse. Chez moi, quasiment tous les aliments consommés par les animaux sont produits sur l’exploitation : foin, paille, enrubannage, céréales, pulpe de betterave… Je nourris mes animaux, je vends mes animaux et le fumier sert à nourrir les parcelles. C’est une forme de résilience. »
La diversification apparaît ici comme un moyen de sécuriser les revenus, à laquelle s’attelle d’ailleurs la nouvelle génération, la reprise des exploitations étant un enjeu majeur de la filière. « On va avoir beaucoup de départs dans les prochaines années et on a besoin de jeunes pour reprendre les exploitations. On sait qu’on ne fera pas un départ pour une installation, mais si on atteint 30 à 40 % de renouvellement, ce sera déjà pas mal. » L’avenir de la filière s’écrit aussi à l’aube des élections présidentielles de 2027. Les futurs candidats seront ainsi invités à s’exprimer lors du congrès de la FNSEA en mars, quelques semaines avant l’échéance. D’ici là, les pistes de travail ne manquent pas.