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Et si nous avions oublié ce que l’architecture sait faire ?

Tribune. L’architecte Jean-Philippe Thomas s’interroge sur nos manières de construire et d’habiter, dans un contexte de changement climatique, où les logements sont confrontés à une hausse des températures en été et une forte consommation d’énergie en hiver.

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Maison Champigny
Depuis toujours, l’architecture dispose d’outils d’une remarquable simplicité : orienter un bâtiment, protéger une façade du soleil d’été, accueillir le soleil d’hiver, favoriser la ventilation naturelle, créer de l’ombre, utiliser les arbres comme des alliés, choisir des matériaux adaptés, imaginer des espaces capables d’évoluer avec leurs usages. (Crédits : J-P THOMAS ARCHITEXTE)

Je pourrais écrire aujourd’hui un nouvel article sur la chaleur, les records de température ou les conséquences du changement climatique. D’autres le font très bien. Ce n’est pourtant pas le sujet qui me préoccupe le plus. J’ai le sentiment que nous sommes à un moment où il devient possible de regarder autrement notre manière de construire et d’habiter. Non pour opposer les époques ou les techniques, mais pour retrouver une forme de discernement.

Ces derniers jours, beaucoup d’entre nous ont cherché un peu de fraîcheur. Nous avons fermé les volets dès le matin, ouvert les fenêtres au milieu de la nuit, déplacé nos activités, parfois même renoncé à utiliser une terrasse, une cour d’école, une place publique ou simplement une pièce de notre maison. Ces gestes du quotidien racontent une réalité nouvelle. Ils nous rappellent que la majorité des bâtiments, des espaces publics sont directement confrontés à des conditions pour lesquelles ils n’ont pas été conçus en leur temps.

Lorsqu’un lieu devient difficile à vivre, ce n’est pas seulement une question de température. C’est une partie des usages que nous lui avions confiés qui disparaît progressivement. Une terrasse n’accueille plus les repas d’été. Une cour d’école se vide. Une place publique cesse d’être un lieu de rencontre. Peu à peu, nous renonçons à ce que ces lieux nous promettaient.

Face à ces situations, notre premier réflexe consiste souvent à ajouter de la technique. Une climatisation lorsqu’il fait trop chaud. Un chauffage supplémentaire lorsqu’il fait trop froid. Un éclairage lorsque la lumière manque. Ces équipements sont précieux et continueront à l’être. Ils répondent à des besoins réels et permettent bien souvent d’améliorer le confort. Mais une question mérite d’être posée. Avant d’ajouter une nouvelle réponse technique, avons-nous pleinement utilisé ce que l’architecture peut déjà offrir ?

Depuis toujours, elle dispose d’outils d’une remarquable simplicité : orienter un bâtiment, protéger une façade du soleil d’été, accueillir le soleil d’hiver, favoriser la ventilation naturelle, créer de l’ombre, utiliser les arbres comme des alliés, choisir des matériaux adaptés, imaginer des espaces capables d’évoluer avec leurs usages. Ces réponses ne relèvent ni de la nostalgie, ni du renoncement au progrès. Elles rappellent simplement que le confort commence bien avant les équipements. Il commence avec le projet.

« Avant d’ajouter une nouvelle réponse technique, avons-nous pleinement utilisé ce que l’architecture peut déjà offrir ? »

Cette réflexion ne concerne pas uniquement les bâtiments neufs. Elle s’applique tout autant au patrimoine que nous habitons déjà. Nous n’allons pas reconstruire nos villes. En revanche, nous pouvons transformer progressivement ce qui existe. J’ai parfois le sentiment que nous avons laissé croire que le confort dépendait principalement des équipements. Comme si le bien-être d’un lieu se résumait à la performance de ses machines. Je crois exactement l’inverse. Les équipements accompagnent un bâtiment. Ils ne remplacent jamais son intelligence. Une fenêtre bien orientée, un arbre judicieusement planté, une cour qui retrouve son ombre, une galerie qui protège du soleil ou de la pluie continueront à produire leurs effets dans vingt, trente ou cinquante ans.

« Le confort d’un bâtiment ne s’arrête pas à son seuil »

L’espace public joue ici un rôle essentiel. Le confort d’un bâtiment ne s’arrête pas à son seuil. Il se prolonge dans les cheminements, les places, les jardins, les cours d’école, tous ces espaces de transition qui accompagnent notre quotidien. Un arbre, une pergola, une galerie, une fontaine, un revêtement plus adapté ou une végétation retrouvée peuvent transformer durablement notre manière de vivre la ville. Ces aménagements protègent, rafraîchissent, favorisent les rencontres et redonnent envie de rester. Dans bien des projets que nous accompagnons, quelques interventions simples – retrouver une ventilation traversante, protéger une façade, végétaliser une cour ou créer un ombrage – modifient profondément le confort d’usage sans transformer radicalement le bâtiment.

Chaque époque construit avec les connaissances dont elle dispose. Elle invente de nouvelles techniques, développe de nouveaux matériaux et améliore sans cesse ses performances. Mais elle laisse parfois de côté des savoir-faire qui avaient démontré leur efficacité. Notre responsabilité est d’enrichir les connaissances d’aujourd’hui par l’intelligence de celles qui nous ont précédés. Ainsi, construire est toujours un engagement sur plusieurs générations. Les choix que nous faisons aujourd’hui détermineront la manière dont nos enfants habiteront demain. L’enjeu n’est donc pas seulement de répondre aux exigences du moment. Il est de créer des lieux capables de conserver, malgré les évolutions à venir, la promesse pour laquelle ils ont été imaginés : offrir un cadre de vie confortable, protecteur et désirable.

Jean Philippe Thomas
Jean Philippe Thomas (Crédits : DR)

Je ne regrette pas le passé, ni ne redoute l’avenir. Je propose simplement de retrouver « une manière de concevoir » qui place le lieu, le climat, les usages et les habitants au cœur du projet et des réflexions. Et j’oserai cette question : l’architecture peut-elle encore nous rendre le plaisir d’habiter ? Depuis plusieurs années, cette question accompagne le travail de mon atelier d’architecture. Une simple phrase, imaginée avec la philosophe Anne Deschamps, en résume peut-être le sens : « Parce que la vie est à construire. » Aujourd’hui, je lui donne une signification nouvelle. Construire, ce n’est pas seulement édifier des murs. C’est créer les conditions d’une vie plus apaisée, plus hospitalière et plus heureuse.