« Élus, entretenez vos routes et vos réseaux »
Travaux Publics. À un mois et demi du premier tour des élections municipales, les acteurs des travaux publics interpellent les futurs élus à intégrer les travaux d’aménagement et d’entretien des infrastructures dans leurs programmes.
Pour les acteurs des travaux publics, les années de scrutins municipaux revêtent un enjeu tout particulier. Traditionnellement, l’activité tend à légèrement s’accélérer lors des mois précédant les élections, les collectivités ayant tendance à vouloir boucler les derniers travaux avant la fin du mandat. 2025 n’étant décidément pas une année comme les autres, il n’en a rien été. « Nous n’avons pas eu le sursaut dont on avait l’habitude sur nos métiers dans les périodes préélectorales », note Hervé Noël, président de la Fédération des Travaux publics de Champagne-Ardenne. En lieu et place d’une progression habituelle de 7 à 10% de l’activité, les entreprises ont enregistré « un maintien de l’activité avec une légère baisse de 1% ». Un moindre mal tant l’instabilité nationale et internationale pouvait laisser craindre bien pire à Hervé Noël. « Aujourd’hui, les entreprises s’en satisfont, même si les situations varient selon les métiers : l’industrie routière est en baisse quand on enregistre une progression dans les secteurs de l’eau et de l’énergie ».
Habitués aux soubresauts de l’économie, les entrepreneurs des travaux publics ont pris l’habitude de s’adapter. Et si leur président appelle à l’optimisme, il n’en oublie pas pour autant de passer des messages forts aux élus lancés en pleine campagne municipale. Car si les communes et intercommunalités jouent un rôle central dans la commande publique (elle représentent environ deux tiers des travaux publics), l’investissement reste très inégal selon les territoires : les zones rurales n’ont pas retrouvé le niveau d’activité d’avant 2010, notamment en raison de la baisse des dotations et de la fragilisation de la maîtrise d’oeuvre locale.
Equité territoriale
« Ce qui est intéressant, c’est qu’aujourd’hui on sent une prise de conscience des habitants et des élus de l’état des infrastructure en globalité ». En effet, selon une étude de l’Institut Terram, 56 % des Français constatent des dégradations de voirie dans leur commune.
Des chiffres éloquents qui rappellent l’importance de l’entretien pour la population mais qui cachent une autre réalité : les réseaux enfouis sont eux aussi largement concernés puisque 28 % des Français ont constaté des pannes de réseaux enterrés et 26 % des problèmes d’assainissement. Fait nouveau donc, l’eau potable et l’assainissement, sont eux aussi perçus comme en nette dégradation. Cette dégradation alimente une attente forte d’équité territoriale, notamment dans les zones rurales : « On n’accepte plus d’avoir, dans un village, une rue avec des trous partout », souligne Hervé Noël. Une question qui devient donc un enjeu politique majeur au niveau local, avec des conséquences électorales directes : « Cela signifie que les habitants qui se sentent délaissés sur les territoires ruraux ou dans certains quartiers de ville peuvent apporter une sanction politique immédiate ».
Forte de ce sondage et des attentes exprimées par les citoyens, la Fédération s’adresse donc à tous les candidats afin que ces derniers fassent des infrastructures publiques « une priorité du futur mandat municipal ». « Les infrastructures, qu’elles soient de mobilité, d’eau ou d’énergie, sont un élément clé de la qualité de vie de nos concitoyens. Elles contribuent largement au dynamisme économique, commercial et touristique de nos territoires. Elles permettent leur transformation écologique et leur adaptation aux effets du changement climatique. De plus, elles génèrent de l’emploi local et non délocalisable », insiste le président de la FTP Champagne-Ardenne, qui alerte tout particulièrement les élus et l’opinion publique sur la notion de « dette grise ». « Aujourd’hui, on pense qu’on parvient à réaliser des économies d’argent en ne faisant rien. C’est impossible ! »
« Le rôle de l’élu, précise Hervé Noël - qui est lui-même élu local dans une commune rurale marnaise - c’est de dire que dans son mandat, il aura aussi l’obligation de maintenir à niveau son investissement pour l’infrastructure dont il a la responsabilité, et non pas de prôner des gratuités ni des baisses, dans la mesure où il y a des investissements à faire. Aujourd’hui, la population est capable de l’entendre ». En effet, selon Terram, 53 % des habitants accepteraient une hausse temporaire d’impôt pour financer l’entretien des infrastructures, « à condition de clarté et d’efficacité ».
Pertes d’eau considérables
Si la difficulté réside dans la tentation de ne réparer que ce que l’on voit, l’argument économique à long terme reste implacable, pour les professionnels de travaux publics. Le manque d’entretien finit en effet par coûter cher, beaucoup plus cher. « On estime qu’il faut multiplier le prix par 7 ou 8 lorsqu’il faut reconstruire au lieu de réparer ». Ce qui vaut pour la route vaut également pour les réseaux d’eau, qui enregistrent des pertes considérables.
« La moyenne régionale est à 25% de perte d’eau, cela veut dire que certaines communes ont bien travaillé comme Epernay, par exemple, où il y a très peu de fuites. Et puis d’autres peuvent enregistrer jusqu’à 40% de fuites ». Alors que la durée de vie des canalisations est comprise entre 50 à 80 ans, il faudrait aujourd’hui 167 ans pour renouveler l’intégralité du réseau en poursuivant au rythme actuel de travaux. Le rythme de renouvellement devrait donc au moins être doublé pour éviter une dégradation accélérée, avec les risques sanitaires induits par une canalisation dégradée.
L’inévitable transition énergétique concerne elle aussi les travaux publics, à l’image des réseaux électriques qui devront être massivement renforcés pour faire face à l’augmentation croissante de l’électrification des usages et à l’explosion du numérique et de l’intelligence artificielle. Les besoins sont d’ailleurs chiffrés : 100 milliards d’euros seront nécessaires pour RTE et autant pour Enedis dans les dix prochaines années afin de retravailler l’ensemble des réseaux et de créer les nombreux postes sources nécessaires. Parmi les grands chantiers locaux, Hervé Noël salue notamment celui de la voie des Sacres à Reims, rappelant la rapidité d’exécution malgré les critiques, la grande complexité technique et les contraintes liées aux réseaux enterrés : « Quand on ouvre, on ne sait jamais exactement ce qu’on va trouver. Un chantier de 35 millions en un an et demi, je ne sais pas si cela avait déjà été fait ».
Seuils à 100 000 euros
Sans attendre des chantiers d’une telle envergure, les entreprises des travaux publics de Champagne-Ardenne en appellent surtout à la responsabilité de territoire des élus locaux. D’autant plus que suite aux nombreuses actions menées par la FNTP, un décret en date du 29 décembre 2025, a pérennisé le dispositif prévoyant de fixer le seuil dispensant de publicité et de mise en concurrence à 100 000 € HT des marchés publics de travaux. En effet, ce plafond temporaire, devait prendre fin le 31 décembre 2025 et être ramené à 40 000 € HT. Une bonne nouvelle qui simplifie et accélère les démarches des élus locaux pour des petits travaux, dans le respect du Code de la Commande Publique.
« Un vrai combat pour les territoires », souligne Hervé Noël, qui pourrait encourager les petits travaux essentiels sans complexité excessive, pour des communes qui disposent aujourd’hui d’une trésorerie estimée à plus d’1 milliard d’euros dans le Grand Est.
« Une commune bien gérée doit être au moins légèrement endettée, sinon elle ne prépare pas l’avenir », souligne le président de la FTP Champagne-Ardenne.