Du champ à la route, quand le blé fait rouler décarboné
Bioéconomie. Pour la première fois en France, une coopérative céréalière, Vivescia, un industriel, Roquette, et un distributeur, Siplec E. Leclerc s’associent pour produire et distribuer de l’éthanol bas carbone aux automobilistes français.
Selon les termes du partenariat établi entre les trois entreprises, la répartition des missions est relativement simple : quand la coopérative Vivesciafournit, avec ses agriculteurs-coopérateurs, les volumes de blé issus de filière française, Roquette produit l’éthanol bas carbone et Siplec assure la distribution de ce Superéthanol E85 dans plus de la moitié des stations-service E.Leclerc.
Pour marquer leur engagement dans cette filière pionnière inédite bas carbone, les trois entreprises ont signé un partenariat dans les locaux rémois de Vivescia en présence de leurs dirigeants.
Pour Christoph Büren, président du Groupe coopératif Vivescia (3,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 4 000 collaborateurs répartis sur 14 pays), il s’agit là « d’un symbole collectif » qui vient appuyer les actions déjà menées par son groupe. « Cette logique de filière que nous avons mise en place depuis maintenant un certain nombre d’années, est importante pour nous parce qu’au final plus de 90 % des grains produits par les agriculteurs-coopérateurs de Vivescia sont vendus à moins de 300 km de notre siège social de Reims. Cela veut dire que nous produisons et nous transformons sur place, en créant de la valeur ajoutée pour les agriculteurs mais également pour l’ensemble de l’écosystème régional et pour la France ».
Alors que Vivescia revendique depuis longtemps la construction de solutions collectives en partant de la demande du consommateur, la notion de compétitivité ne doit pas être mise de côté pour autant. C’est tout le sens de son programme Transitions, lancé en 2023, et qui accompagne les agriculteurs vers des pratiques agricoles bas carbone, plus résilientes, favorables aux sols et à la biodiversité. « Face aux défis climatiques et aux enjeux de souveraineté agricole, alimentaire et énergétique, nous avons fait le choix d’accompagner les agriculteurs dans leur transition et sur l’intégralité de leurs fermes. Transitions ce n’est pas un programme de plus, c’est une véritable nouvelle étape de notre histoire ».
« Depuis 2023, 650 agriculteurs ont bénéficié de cet accompagnement global de Transitions, pour 600 000 tonnes de grains », souligne Valérie Frapier, directrice du programme Transitions. « À ce jour, ce sont plus de 7,2 millions d’euros de soutien économique qui ont été adressés aux premiers agriculteurs engagés dans le programme ». Car Transitions défend la conviction qu’une agriculture ne pourra être durable que si elle reste compétitive. « C’est indispensable, parce qu’un agriculteur qui n’est pas compétitif, il arrête ou alors il n’est pas capable d’investir et donc de répondre aux clients ou aux changements climatiques, entre autres », insiste Christoph Büren.
Un objectif de résultats
Du côté des agriculteurs, fournisseurs du blé tendre nécessaire à la production d’éthanol, les objectifs aussi sont multiples et les intérêts divers mais convergents. « Tout commence avec le programme de formation puisque les équipes de la coopérative vont accompagner les agriculteurs pour leur permettre de décarboner, donc d’agir sur les émissions de gaz à effet de serre, de séquestrer aussi plus de carbone dans les sols, de favoriser la biodiversité et aussi la santé des sols en règle générale », explique Armand Gautron, responsable amont sur le programme Transitions chez Vivescia. Travail sur la fertilisation azotée, utilisation de nouvelles technologies, introduction d’engrais organiques à la place d’engrais minéraux, insertion de nouvelles cultures dans la rotation végétale… autant de solutions peuvent permettre d’atteindre l’objectif collectif au sein du programme Transitions, qui est de -20 % de réduction d’émission de gaz à effet de serre à horizon 2030. « L’objectif final est double, c’est à la fois d’essayer de pérenniser le système de l’agriculteur, le rendre plus résilient face au changement climatique et aussi de faire en sorte que l’agriculteur puisse continuer demain à produire du blé tendre, en quantité et en qualité ».
Depuis les débuts de Transitions, plus de 800 000 points de données ont été collectés sur 18 000 parcelles agricoles dans des objectifs communs : améliorer la santé des sols, réduire les émissions de carbone et préserver la biodiversité afin de sécuriser économiquement les agriculteurs. « Nous ne sommes pas engagés dans un objectif de moyens mais dans un objectif de résultat », souligne le président. « L’enjeu c’est de dérisquer économiquement et techniquement les agriculteurs et donc d’apporter un soutien économique très significatif qu’on assume et que les partenaires de transition, Roquette et tous les autres partenaires assument. C’est extrêmement important que l’agriculteur puisse être accompagné et apporter de la valeur sur le carbone et la biodiversité à condition qu’il soit soutenu économiquement ».
Décarbonation et pouvoir d’achat
Ainsi, à partir des blés français cultivés selon des pratiques bas carbone et certifiés, Roquette assure une transformation selon ses procédés industriels décarbonés sur son site de Beinheim (Bas-Rhin, Grand Est). Un site qui bénéficie de capacités de production bas carbone reposant sur une énergie issue de la biomasse et de la géothermie, complétée par de la capture de CO2. En ajoutant à son procédé de fabrication le sourcing blé bas carbone du programme Transitions, l’éthanol de Roquette présente le bilan carbone le plus faible du marché puisque la réduction des émissions de gaz à effet de serre peut atteindre 100 % par rapport aux références fossiles. « C’est tout simplement une démonstration très concrète de ce que le collectif français peut obtenir », souligne Christoph Büren.
L’automobiliste-consommateur aura, lui, accès à ces carburants décarbonés grâce au partenariat tissé avec le groupe Leclerc et sa filiale de distribution de carburant, Siplec. Une manière de concilier transition agricole et pouvoir d’achat. « Ensemble nous démontrons qu’il est possible de concilier compétitivité souveraineté et durabilité. Ensemble, du champ à la route nous pouvons montrer qu’une transition agricole ambitieuse peut aussi créer la valeur, mieux rémunérer les agriculteurs et renforcer au final toute une filière française ».
Un pouvoir d’achat, cheval de bataille de Michel-Edouard Leclerc, venu en personne signer le partenariat, qui devrait bénéficier à tous, estime le patron du leader de la grande distribution en France. En effet, la distribution au consommateur final est assurée par Siplec, la coopérative du Mouvement E.Leclerc qui opère notamment dans le domaine de l’énergie de l’enseigne. Leader sur le marché dont elle se revendique pionnière, elle a commencé à incorporer de l’éthanol dans les essences il y a vingt ans. Quant au Superéthanol E85, il est aujourd’hui présent dans plus de la moitié des stations-service du groupe. Aujourd’hui Siplec, qui est 2e opérateur national de carburant, intègre cet éthanol dans l’ensemble de sa gamme d’essences - SP95-E5, SP95-E10 et E85 - distribuée dans ses 734 stations-service du réseau.
« Nous allons tous être responsables de cette diminution d’émissions carbone et donc, nous allons d’abord être responsables de ce que nous distribuons, c’est évident. De son côté, Leclerc va dépenser à peu près 2,3 milliards d’euros, à travers ses magasins, ses entrepôts, ses flottes, nous allons travailler sur l’anti gaspi, on va travailler sur le changement de meubles de froid, la production de froid, la production de chaud... » Convaincu que le secteur de l’entreprise doit avancer sans attendre les injonctions politiques et les allers-retours ministériels ou parlementaires, le très médiatique dirigeant préconise le dialogue et le partenariat direct entre acteurs privés. « L’écologie ne passera pas avec des injonctions dogmatiques. Nous n’allons pas revenir en arrière, il va falloir que l’on se parle beaucoup, il va falloir trouver des modalités de travail pour aller assez vite parce qu’il faut avoir la taille du marché pour amortir les usines de Roquette et pour pouvoir aussi garantir à nos agriculteurs la viabilité dans la durée de cette politique. En tout cas, Leclerc est partant et je suis persuadé que mes collègues de Système U, Carrefour et Intermarché sont sur les mêmes objectifs ».