« Des emplois non délocalisables » : l’artisanat défend l’apprentissage
Artisanat. La Fédération de la Boulangerie remettait sur la Foire de Châlons des diplômes célébrant les majors de promotion de ses apprentis boulangers et pâtissiers. L’occasion de défendre le modèle de l’apprentissage – et notamment l’organisme de formation Alméa – mis à mal depuis la réduction des aides à l’embauche de l’État et des dotations aux Régions.
« Ce sont des emplois qui ne seront pas remplacés par l’IA, qui créent de la valeur sur le territoire et ne sont pas délocalisables. » Dominique Anract, Président national de la Fédération de la Boulangerie mais également vice-président de l’U2P(Union des entreprises de proximité) le rappelle : les emplois dans le secteur de l’artisanat sont créateurs de valeur sur le territoire et l’apprentissage, est « la voie d’excellence » pour y parvenir. « Dans les métiers de la boulangerie, la pâtisserie, la vente, les jeunes qui se forment ont 90 % de chances de trouver du travail, et souvent même moins que dans les six mois, c’est quasiment immédiat. »
Chaque année, en France, 50 000 à 150 000 postes restent pourtant non pourvus ou à pourvoir dans le secteur de l’artisanat. Une situation qui s’applique aussi bien dans le salariat que dans la reprise d’entreprises, laissant des territoires sans services de proximité. « Dans le secteur de la boulangerie, aujourd’hui, beaucoup de commerces ferment, non pas uniquement pour des raisons économiques, mais aussi par manque de repreneurs. »
Besoin d’employés qualifiés
Or les CFA sont la première porte d’entrée pour former de nouveaux jeunes. « Les coups de rabot sur les aides à l’apprentissage, mais aussi sur les financements des CFA par les Régions viennent mettre dans la difficulté les centres de formation alors même que les entreprises d’aujourd’hui et de demain ont besoin d’une main d’œuvre qualifiée », souligne Dominique Anract. « La prime de 5 000 euros pour un apprenti a parfois été réduite pour l’employeur. Mais il faut comprendre que lorsqu’un apprenti arrive dans une entreprise, il ne sait rien faire. Et c’est normal : il arrive dans un métier et il est là seulement quelques jours par semaine en entreprise. Il faut donc du temps pour le former, du temps qui n’est pas consacré à autre chose. Ces aides permettent à l’entreprise d’avoir un peu plus de marge et de pouvoir prendre le temps nécessaire pour assurer cette formation dans de bonnes conditions », insiste-t-il.
La ministre déléguée chargée de l’Enseignement, de la Formation professionnelle et de l’Apprentissage, Sabrina Roubache, qui s’est déplacée durant une journée entière sur la Foire de Châlons, a, pour sa part, assuré les professionnels que les crédits pour l’année à venir seraient « sanctuarisés », tout en souhaitant engager une réflexion sur le monde de la formation, où les secteurs du public et privé se font parfois concurrence. « J’ai sanctuarisé le décret sur le premier équipement (aide financière destinée à aider les élèves ou les apprentis à acheter le matériel ou la tenue professionnelle indispensable à leur formation, ndlr.) Nous avons empêché une coupe budgétaire qui aurait privé nos jeunes apprentis des fameux 500 euros pour les niveaux 3 et 4, c’est-à-dire les CAP et les bacs professionnels. »
En revanche, face à la baisse de 88 % des dotations en faveur de l’apprentissage aux Régions – passant de 268 millions d’euros à 33 millions d’euros au niveau national – et suscitant une vive incompréhension, la ministre, elle-même conseillère régionale depuis 2021 de la Région PACA, a confié qu’il fallait « faire des choix » et que cette compétence avait été recentralisée au niveau de l’État. « Les choses sont accompagnées. Nous ne laissons personne de côté. Personne n’abandonne l’apprentissage », insiste-t-elle pour autant.
Philippe Chaumeille, Président départemental des Boulangers de la Marne le dit : « En France, nous avons une formation de qualité, qui est vraiment unique et reconnue dans le monde entier sur nos produits. Il faut pouvoir la préserver. » Ce à quoi s’emploient les CFA dont Alméa, qui, devant les baisses des aides et des inscriptions dans certaines filières, s’est vue contrainte d’engager un plan de réorganisation stratégique et de transformation. « Nous sommes confrontés à une augmentation des charges et à une baisse des aides financières. Aujourd’hui, la situation fait que nous sommes déficitaires depuis deux ans. Nous avons donc dû prendre des mesures de réorganisation et d’optimisation de notre fonctionnement », livre François Labeste, président d’Alméa Formations. Ce projet combine « une modernisation des structures opérationnelles et pédagogiques avec un Plan de Sauvegarde de l’Emploi (PSE) axé prioritairement sur le volontariat et un accompagnement renforcé ». Avec un objectif clair : conserver tous les enseignements des 5 000 apprenants (dont 3 000 apprentis) afin de les conduire dans les meilleures conditions à leurs diplômes finaux.
« Aller jusqu’à la réussite »
Et lors de la cérémonie de récompense des meilleurs apprentis organisée par la Fédération de la Boulangerie, c’est tout un écosystème territorial qui était réuni pour soutenir l’organisme : banquiers, employeurs, maîtres de stages, institutions… « Notre volonté reste inchangée. Elle est d’emmener tous nos apprentis au terme de leur formation et leur permettre d’aller jusqu’à la réussite. C’est pourquoi les plans de réorganisation que nous mettons en place touchent principalement les services transverses. Nous avons gardé et renforcé notre priorité sur la formation », appuie François Labeste. « Nous avons une vraie conscience de notre importance sociale et économique. »
Si certaines formations sont complètes, d’autres ont encore des places à pourvoir, notamment en boulangerie quand d’autres filières connaissent une crise des vocations, un aspect également à prendre en compte dans la réorganisation des centres d’apprentissage. Président de la CCI Marne Ardennes – organisme co-fondateur (avec les CCI de l’Aube et de la Haute-Marne) et co-gestionnaire d’Alméa avec la Chambre des Métiers et de l’Artisanat du Grand Est (regroupant les anciennes CMA territoriales) – François Gomariz, en chef d’entreprise aguerri, soutient qu’il faut réorganiser Alméa, « afin de coller à la réalité économique, qui a profondément évolué au cours des dix dernières années ».
« La situation de demain, c’est dans un premier temps accompagner les élèves dans les meilleures conditions possibles parce que la priorité, ce sont les élèves et les entrepreneurs. Car je rappelle que, si nous faisons de la formation, c’est aussi pour couvrir les besoins de nos ressortissants. Le second temps consistera, en revanche, à trouver une solution pour pérenniser les différentes formations. Il y en a environ 1 000 aujourd’hui. Il est probable qu’il faille revoir leur typologie pour correspondre aux besoins réels », juge le président de la CCI Marne Ardennes, qui, en Assemblée générale, a interpellé la CMA afin qu’elle se prononce sur ce sujet et sur celui de se porter caution pour un prêt devant financer la réorganisation et le PSE en l’enjoignant de « se mettre autour d’une table pour sauver l’apprentissage et travailler ensemble ».
Christophe Richard, président de la CMA Grand Est, estime pour sa part « ne pas être juridiquement engagé dans la structure Alméa. Nous sommes une chambre consulaire sous tutelle de l’État et soumis au code de l’Artisanat. Donc aujourd’hui, je n’aurais pas l’autorisation de la tutelle de pouvoir cautionner un prêt bancaire », fait-il savoir.
Sortie de crise ?
Une situation dont a pris acte la ministre chargée de l’Enseignement, de la Formation professionnels et de l’Apprentissage qui a passé un long moment avec les dirigeants d’Alméa. « Sur les CFA défaillants, nous créons un fonds de dotation pour accompagner et financer leur restructuration, ainsi que le nouveau modèle économique dont ils vont avoir besoin. Ce fonds représentera plusieurs millions d’euros », assure-t-elle. Une réunion se tiendra d’ailleurs au sein de la préfecture de région, la semaine prochaine, concernant la question de la garantie d’emprunt, et donc du soutien de l’État pour accompagner une sortie de crise de l’organisme de formation.
Sabrina Roubache a enfin souligné, avec le franc parler qui caractérise les gens du Sud, que « nos chefs d’entreprise, n’ont pas besoin d’argent public. Ce dont ils ont besoin, c’est d’un carnet de commandes plein. Le nombre de jeunes qui veulent entrer en alternance a explosé. La demande a donc augmenté. Il faut que l’offre des entreprises suive. Je lance ainsi un message à nos employeurs : "Engagez-vous avec notre jeunesse, faites-leur confiance." Lorsque l’on offre des formations qui permettent une insertion vers l’emploi, les jeunes les choisissent et nos entreprises continuent de grandir. La croissance, c’est cela : des territoires riches sont ceux où il y a de l’emploi et où les jeunes peuvent s’insérer. »