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Culturales : l’agriculture de demain sera 4.0

Agriculture. Si l’on ne devait retenir qu’une seule chose des Culturales 2021, outre l’organisation millimétrée pour cet évènement en plein air d’une jauge de 5 000 personnes, ce serait le terme OAD, pour Outils d’Aide à la Décision. Ces derniers se perfectionnent, faisant entrer l’agriculture dans l’ère numérique.

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Focus sur l’agriculture de demain à travers les portraits de différentes entreprises présentes lors de ces Culturales 2021.

Cap 2020 détecte de manière automatique les insectes ravageurs

Cette entreprise, basée à Bordeaux et créée en 2007 par Denis Boisgontier qui a passé 28 ans chez Arvalis l’institut du végétal, propose deux activités : la première, est la détection automatisée des insectes ravageurs. « Nous avons fabriqué un réseau de pièges connectés afin de suivre l’évolution de la population d’insectes sur les parcelles agricoles. On prend des pièges qui existent et on vient y greffer de l’électronique pour les connecter », explique Cindy Lassoureille, ingénieur projets capteurs connectés.

Le but est de reconnaitre les ravageurs, observer leurs comportements et envoyer les informations sur un serveur. « Cela permet d’avoir un suivi à distance et en temps réel sans avoir à se déplacer tous les jours pour relever les pièges. » Cap2020 s’adresse « aux coopératives, aux techniciens et instituts pour les aider à positionner les traitements au bon moment ».

Les pièges connectés fonctionnent sous forme de location, utilisés 4 à 6 mois, et en ainsi évitant les contraintes de maintenance pour les utilisateurs. L’entreprise de 5 salariés a été primée à plusieurs concours : Agreen Proto en 2015, médaillé d’argent au salon SIVAL en 2019 et Trophée de bronze aux Culturales 2019. La deuxième activité de Cap2020 est un service de données climatiques dématérialisées, qui fonctionne grâce à des capteurs météo.

« L’objectif est de donner accès aux indicateurs agroclimatiques utiles aux cultures afin de les comparer d’années en années et pouvoir déterminer la signature climatique du site », indique Cindy Lassoureille. Le propre de la technologie de Cap2020 est d’utiliser l’existant en lui apportant un applicatif numérique.

Le groupe Soufflet opère un virage durable

Photo du groupe Soufflet aux Culturales
(Crédit : ND)

Groupe familial de plus de 120 ans d’histoire, le groupe Soufflet s’engage dans une nouvelle ère dirigée vers le développement durable tout en conservant et développant ses propres filières. « Notre activité est multiple. Nous avons une partie agricole pour laquelle nous collectons des céréales sur 33 départements. Et une autre de vente de produits aux agriculteurs pour alimenter notre filière meunerie, malterie », explique Antoine de Zutter, directeur commercial.

Avec un ancrage territorial fort et une présence historique, Soufflet a développé ses propres filières répondant aux problématiques de l’amont à l’aval, avec notamment la création du blé « MMS ». « Avec Semons du Sens, Soufflet franchit une nouvelle étape en mettant en place des filières agroalimentaires garantissant l’origine des produits, le plus souvent 100 % français, leur traçabilité, leur authenticité, leur qualité gustative, et leur naturalité. »

Les semences de blé tendre sont ainsi « des mélanges tout formulés, correspondant aux qualités attendues et aux critères de planification des meuniers ». Le but étant de garantir une homogénéité ainsi qu’une régularité des farines. Aujourd’hui, Moulins Soufflet, c’est 359 M€ de chiffres d’affaires, 9 moulins en France et en Belgique, 811 402 tonnes de production de farine dont 13% à l’export.

Quant à la démarche « Semons du Sens », elle est menée avec chaque acteur de la filière, en relation avec les clients et consommateurs. Cette filière durable « fait partie d’une demande, reconnait Antoine de Zutter. Il a fallu dédier des usines, transformer des silos. Aujourd’hui, une équipe d’une dizaine de personnes est aussi consacrée à la filière bio. La filière Semons du Sens propose ainsi trois niveaux d’engagement ainsi qu’un engagement spécifique pour les filières biologiques. »

Agrifaune, programme pour concilier agriculture et faune sauvage

Présentation du programme Agrifaune aux Culturales
(Crédit : ND)

« L’idée a été, en 2006, de faire travailler deux mondes qui a-priori s’opposaient : celui de la chasse avec les syndicats agricoles, les Chambres d’agriculture et l’Office français de la biodiversité », indique Charlotte Kourkgy, ingénieur agronome et chargée d’études et de recherche.

Travailler collectivement sur la biodiversité afin de favoriser de nouvelles pratiques agricoles respectueuses de l’environnement, tel est le but du programme Agrifaune. « On explique aux agriculteurs les pratiques qu’ils peuvent mettre en œuvre comme laisser des bandes de chaume plus haute pour permettre le refuge de la faune, sans que cela fasse perdre de l’argent, car bien souvent ces bandes forment une communauté végétale plus diversifiée et permettent de limiter le développement des adventices. On fait de l’agronomie avec un bénéfice écologique », insiste Charlotte Kourkgy. En effet, outre le piégeage de l’azote et autres éléments minéraux, les couverts contribuent à protéger les sols et à améliorer leur fertilité.

La coopérative agricole de Juniville incite ses agriculteurs à livrer à la moisson

Photo de la coopérative agricole de Juniville
(Crédit : ND)

« Nous donnons à nos adhérents des outils pour bien utiliser les intrants », livre Joël Lesure, président de la coopérative agricole de Juniville (08), présent aux Culturales dans l’objectif de renouer avec les adhérents pas vus depuis plus d’un an à cause du Covid. En chiffres, la coopérative de Juniville c’est 19 silos de l’ouest à l’est des Ardennes dont 2 à l’extérieur du département, un dans l’Aisne (Amifontaine) et un autre dans la Marne (Warmeriville), 285 000 tonnes de collecte par an pour un chiffre d’affaires de 70 millions d’euros.

« Le contexte pour réduire les produits phytosanitaires est pressant. Nous souhaitons être une vitrine pour trouver des solutions techniques tout en gardant, bien sur, la qualité des produits. Il faut réussir à allier qualité et rendement, c’est l’équation qui est compliquée. »

Les démarches menées par la coopérative de Juniville visent ainsi à labelliser le plus possible de leurs adhérents HVE, niveau 2 ou 3. « Pour atteindre le niveau 3, il faut vraiment baisser l’intensité de traitements. La solution passe par la technologie et tout ce qui va permettre une extrême précision dans l’observation des cultures », souligne Joël Lesure, insistant quand même : « Il faut une viabilité économique pour faire de l’écologie. »

C’est pourquoi cette année, la coopérative propose une initiative inédite : payer 4€ de plus par tonne ceux qui livrent à la moisson. « Si les adhérents stockent tout, nous n’avons plus rien pour les clients. Et en même temps, c’est compréhensible qu’un agriculteur attendent l’évolution des cours pour vendre au meilleur prix. Mais le travail du grain est permanent à la coopérative, il faut en tenir compte. Et avec les aléas climatiques il y a des situations économiques encore plus difficiles qu’auparavant. »

#CoFarming ou la culture de l’agriculteur startuppeur

Photo de Cofarming aux Culturales
(Crédit : ND)

#CoFarming c’est l’agriculture nouvelle génération. Créée en 2016, l’association regroupe aujourd’hui 22 start-up du monde agricole, mettant en place des solutions numériques pour l’agriculteur de demain. L’agritech, c’est eux.

« On veut que l’agriculteur retrouve son statut d’entrepreneur et se vive comme tel. On va lui proposer des solutions pour être plus compétitif », explique Mélanie Lacombe, chef de projet #CoFarming. L’association a trois pôles dans ses adhérents : un pôle data /  intelligence collective, un autre marché (mieux vendre son matériel, trouver un revenu complémentaire) et un troisième, ressources, axé sur le matériel et l’humain.

Pour se faire connaître et promouvoir ses innovations, #CoFarming s’est associé à un agriculteur Youtubeur “Thierry agriculteur d’aujourd’hui”qui cumule plus de 87 000 abonnés. L’idée est de faire un tour de France en tracteur sur 5 semaines, avec à chaque fois, une région étape. « Le but est d’aller à la rencontre des agriculteurs de toutes les régions de France afin de montrer la diversité du métier mais aussi son dynamisme. »

Localement, c’est la start-up Wizifarm dont la spécialité est de proposer des solutions digitales pour les agriculteurs mais aussi de relayer des offres d’emplois qui est adhérente de l’association. Son dirigeant, Jean-Baptiste Vervy, agriculteur et créateur de la marque locale et artisanale de pâtes Papote, est par ailleurs le président de #CoFarming.

Artech Drone voit loin

Photo des produits Artech'Engineering aux Culturales
(Crédit : ND)

Créée en 2017, l’entreprise Artech Drone n’a cessé de grossir depuis sa création. Il faut dire que la demande est là, tous domaines confondus : communication, tourisme, agriculture, sécurité… Face à l’explosion des demandes de services mais aussi grâce à la pluralité de ses propositions, son fondateur, Arnaud Gilotin, a choisi de transformer la société en groupe depuis le 1er janvier 2021, avec trois entités différentes : Artech Academy, qui forme les pilotes à la conduite de vecteurs aériens, Artech Drone qui délivre des prestations de services et Artech Engineering, qui produit sa propre gamme de drones et de solutions embarquées.

« Il a fallu bien se structurer, notamment pour pouvoir intégrer dans les meilleures conditions nos nouveaux locaux, dont la construction a été entamée en février 2021, sur le site de l’ancienne BA 112. » C’est dire que cette année aura été celle de l’évolution de la société qui compte aujourd’hui trois salariés. La particularité d’Artech Drone, est, selon son dirigeant, de « fonctionner à l’inverse des autres prestataires de services de drones. Eux partent du drone pour l’adapter à la demande du client, nous faisons différemment : le client définit un cahier des charges, et nous développons le produit adapté à ses besoins. »

Ce qui compose une clientèle très variée de professionnels, allant de Cérésia à Total en passant par Eurovia ou le CNRS. Exemple : le dernier prototype a été adapté pour traiter la maladie du maïs. « Il n’y avait pas de solution mécanisée pour traiter la pyrale du maïs. Les agriculteurs sont obligés de poser des pièges manuellement et ensuite de les relever manuellement. Avec le drone, on a établi un plan de vol pour aller ensuite déposer mécaniquement les pièges. Là où un exploitant mettait plusieurs heures pour faire 10 hectares, avec le drone tout est fait en 15 minutes », relate Arnaud Gilotin.

Pour aller plus loin, le dirigeant d’Artech Drone a développé un hélicoptère allégé, une sorte d’ULM avec tous les atouts du drone. Grâce à cet outil, les 10 ha sont traités en 5 minutes. Arnaud Gilotin voit désormais très loin. « Avec les bons acteurs, on a la possibilité de révolutionner le métier », assure-t-il. Et pour continuer à se développer en faisant face à la concurrence, le chef d’entreprise songe désormais à réaliser une levée de fonds. « On pourrait aller beaucoup plus vite et être encore plus performants. »

Karnott simplifie les carnets de travaux

Photo de l'entreprise Karnott aux Culturales
(Crédit : ND)

Karnott est une entreprise née dans le nord de la France en 2016, de la rencontre entre Antoine De Quidt, agriculteur et Alexandre Cuvelier, ingénieur informatique. Lassé d’utiliser ses carnets de travaux, où il inscrivait manuellement puis retranscrivait sur ordinateur ses données en n’en ayant qu’une vision partielle, il a eu l’idée de mettre au point un boitier connecté avec un logiciel dédié. « Ce boîtier vient se mettre sur tous types de matériel et va relever toute une mine d’informations : tracés, distances, surfaces travaillées, nombre d’unités de ballots de paille, épandage, etc. », expose Lise Marette, directrice Marketing & Communication.

L’agriculteur aura ainsi une vision très précise de ses parcelles grâce notamment à des capteurs complémentaires développés par Karnott « Karnott outils » et « Karnott chauffeurs », très appréciés par les CUMA (Coopérative d’utilisation de matériel agricole) et ETA (entreprise de travaux agricoles). L’entreprise est aujourd’hui toujours sous la forme d’une start-up, incubés à EuraTechnologies à Lille. Forte de 1 500 clients dans toute la France, l’entreprise a déjà équipé plus de 17 000 matériels agricoles pour 3 millions d’hectares travaillés.

Karnott confie se distinguer aussi par son accompagnement, grâce à ses 40 salariés dont toute une équipe de « chouchouteurs ». « Il faut vraiment que ce soit un outil utilisé au quotidien, une plus-value dans l’organisation de travail », appuie Lise Marette. « Grâce à notre solution, les ETA avouent retrouver 3 à 5% de chiffre d’affaires, tous les travaux étant quantifiés au millimètre et centime près. » Après deux levées de fonds, 1,1M€ en 2017 et 3,6M€ en 2018, la start-up poursuit son développement, boostée par les impératifs économiques et écologiques des agriculteurs.

Vivescia mise sur la R&D

L'entreprise Vivescia aux Culturales
(Crédit : ND)

Le groupe Vivescia, né en avril 2012 de la fusion des coopératives champenoises Champagne Céréales et Nouricia ne cesse d’évoluer pour atteindre aujourd’hui 10 500 associés coopérateurs et 7 000 coopératives à travers le monde. Il a développé sa propre marque de farine, Francine. « Connecter l’amont agricole et l’aval industriel », reste au cœur des valeurs du groupe.

« Aujourd’hui, une baguette sur 3 et une bière sur 10 est réalisée avec une farine ou du grain appartenant au groupe », indique Claude Vegas chargé de la communication du groupe. « Nous avons entamé un gros chantier de transformation, Ma Coop 2025, pour parler DES agriculteurs et DES différents projets d’agriculture. Aujourd’hui, il n’y a plus une filière unique mais plus d’une vingtaine », poursuit le chargé de communication. « L’objectif du groupe est de répondre à tous types d’attentes sociétales. C’est pourquoi on dit aujourd’hui que le cycle va de la fourchette à la fourche et non plus de la fourche à la fourchette. C’est le consommateur qui donne les impulsions. »

À partir de ce constat, Vivescia met en place un programme avec Nestlé, sur trois ans, baptisé « le sol du vivant », visant à développer un projet bas carbone. « Le bio, la RSE deviennent incontournables au niveau des démarches, ce sont des nouveaux métiers, et ça passe par l’innovation et la recherche en agronomie », souligne Claude Vegas. « Nous sommes en train de vivre une révolution agricole, en prônant la conservation des sols. On était sur un modèle unique. Là, le but, c’est d’apporter de la valeur ajoutée, notamment par rapport à la concurrence étrangère. »

Le savoir-faire à la française, s’étend ainsi non plus au milieu industriel mais aussi au monde agricole. Vivescia, qui vise « l’excellence opérationnelle », développe avec sa filiale ARD toute sa recherche agronomique. « 15 centimes par tonne collectée est distribué à la recherche. » Ce pôle est constitué de 22 agronomes qui effectuent plus de 250 essais par an sur tout le territoire, grâce à 12 000 micro-parcelles. « Nous observons les cultures sur 600 parcelles tous les lundis », confie Savine Oustrain, directrice Recherche et Innovation agriculture chez Vivescia.