Compagnons du Devoir : au coeur d’un savoir-faire d’excellence
Artisanat. Créés en 1941 par Jean Bernard, les Compagnons du Devoir comptent aujourd’hui 269 sites d’accueil en France, dont 64 maisons de Compagnons. Les 24 et 25 janvier, les Compagnons du Devoir ouvrent leurs portes, à Muizon et Troyes afin de présenter les 35 métiers qu’ils proposent. Rencontre avec ces artisans et apprentis au savoir-faire d’excellence.
Ils bénéficient d’une image de sérieux, de grand savoir-faire mais aussi d’indispensable savoir-être. Force est de constater, en se rendant à la Maison des Compagnons du Devoir de Muizon, accueillant 436 jeunes en formation à l’année et dispensant un enseignement de plus de trente métiers différents, qu’ils ne font pas mentir leur réputation. Dans les couloirs, en habit de travail, un « bonjour » systématique, une politesse pour tenir la porte, une disponibilité pour se renseigner. À l’intérieur des ateliers, musique basse en fond sonore pour laquelle un consensus est trouvé, et esprit de camaraderie.
« Notre formation repose sur quatre piliers fondamentaux », indique Guillaume Perez, Prévôt de la Maison des Compagnons de Muizon (comprenez Responsable). « Le premier pilier est le métier, qui constitue la base de la formation. Mais ce métier s’apprend en communauté, dans le partage avec les autres jeunes. Le deuxième pilier est le voyage, incarné par le Tour de France. Il permet de découvrir différentes techniques, façons de faire et contraintes selon les régions. Par exemple, un couvreur ne réalisera pas la même toiture selon qu’il travaille dans le Nord de la France ou dans le Sud-Ouest. Ce voyage permet donc de développer des compétences multiples, une forte autonomie ainsi que de de réelles capacités d’adaptation. Le troisième est celui de la communauté. Communauté de lieu, avec les maisons, mais aussi communauté d’esprit, dans ce qui nous unit à travers les temps et à tous les âges. Enfin le dernier pilier est celui de l’initiation. Il s’agit de l’histoire du compagnonnage, de ce que l’on attend d’un compagnon et des valeurs que l’on souhaite transmettre. Cela permet à chacun de se construire peu à peu en Compagnon du Devoir. Elle est aussi l’occasion de moments festifs réunissant la communauté : l’Adoption, qui permet de démarrer son Tour de France, et la Réception, au cours de laquelle on est reçu Compagnon du Devoir. Ces valeurs reposent sur la vie en communauté : le partage, l’entraide, la fraternité », souligne-t-il.
Une grande exigence
Aujourd’hui, un jeune peut néanmoins intégrer les Compagnons du Devoir pour y effectuer un CAP, sans pour autant continuer tout le processus. Il n’aura en revanche pas le titre de « Compagnon du Devoir », qui, en quelque sorte, se mérite. Guillaume Baudry, Dirigeant des ateliers Baudry (voir page 5) et Compagnon du Devoir, le dit : « Le plus compliqué, ce n’est pas d’entrer aux Compagnons du Devoir, c’est d’y rester. »
Concernant le quotidien d’un jeune entrant en CAP à 15 ans, le rythme est le suivant : en centre de formation, la semaine type comprend généralement trois jours d’enseignements généraux – français, mathématiques, anglais – et deux jours consacrés au métier, sous forme de technologie métier, dessin métier ou atelier. Le rythme d’alternance est en moyenne de six semaines en entreprise pour deux semaines en centre de formation. « Ces longues périodes en entreprise permettent aux jeunes de s’intégrer aux équipes, de suivre un chantier et d’être considérés comme de véritables salariés, même dès l’âge de 15 ans, avec un rythme adapté mais une vraie place dans l’entreprise », insiste Guillaume Perez.
Car les conditions même de l’apprentissage sont très exigeantes. « Le Tour de France est exigeant par sa durée, généralement entre cinq et sept ans. Les jeunes doivent se dépasser, faire preuve de motivation et chercher à se perfectionner en permanence. Ils disposent pour cela de temps en autonomie, le soir et le samedi, durant lesquels ils peuvent travailler la théorie, la pratique du métier ou découvrir d’autres domaines. Des Compagnons sédentaires interviennent également pour transmettre des techniques spécifiques ou animer des stages thématiques. » Exemple concret avec Sylvain, jeune Compagnon employé chez Acorbois, entreprise située à Muizon et spécialisée en menuiserie et agencement, qui est en itinérance et en perfectionnement dans l’entreprise. À la fin de l’année scolaire, il partira dans une autre ville, dans une autre entreprise. En attendant, il réalise chez Acorbois, ce que l’on nomme le « travail de réception » à l’issue duquel, une fois validé, il pourra obtenir le titre de « Compagnon ». « Nous travaillons avec des apprentis et des Compagnons depuis de nombreuses années. Les jeunes issus du compagnonnage présentent généralement une bonne autonomie et un savoir-être professionnel. Ils sont éduqués à l’amour du métier et à l’envie de travailler », confie Fabien Aucoulon, Gérant d’Acorbois. « En tant qu’entreprise, nous avons un devoir d’accompagnement. Issu moi-même du compagnonnage, cette philosophie est naturelle chez Acorbois, fondée à l’origine par des Compagnons. Le suivi est particulièrement structuré : le Prévôt prend régulièrement des nouvelles, tout comme les formateurs, qui échangent avec le chef d’atelier. Cela crée une vraie dynamique. »
Valeurs et transmision
Menuisier, en accord avec la Maison de Muizon, Sylvain a décidé de réaliser des meubles de cuisine pour le logement de fonction du Prévôt (qui ne reste pas plus de trois années en exercice au sein d’une Maison). « Le travail de réception a plusieurs objectifs : il marque de la part des autres Compagnons la reconnaissance des qualités professionnelles, des compétences du futur reçu et reconnait l’effort et les vertus du candidat. C’est aussi le symbole d’un enseignement moral visant à imprimer ses devoirs envers les Compagnons, la société, lui-même et à l’encourager à persévérer dans les valeurs dispensées », souligne Kevin Lhoste, formateur en maçonnerie.
Cette tradition et la transmission des valeurs constituent un véritable ciment, garantissant la rigueur, le goût du travail et l’apprentissage permanent d’un métier. « On considère que pour faire un bon menuisier ou maçon et maitriser toutes les techniques, il faut une bonne dizaine d’années », complète le formateur, qui prend en exemple le travail de la taille de pierre pour réaliser une arche. Les Compagnons, ainsi formés, peuvent intervenir sur une grande variété de chantiers, dont certains patrimoniaux avec des techniques très spécifiques.
Si le titre de Compagnon n’est pas une reconnaissance officielle de l’État, en revanche, l’expérience acquise permet souvent de négocier un meilleur salaire grâce à l’autonomie, à la polyvalence et aux compétences humaines développées, même si les Compagnons ne mettent pas en avant leur titre de manière ostentatoire : l’humilité fait partie des valeurs fondamentales, et la reconnaissance se fait par les compétences.
840 jeunes partis sur le tour de France en 2025
Si certains métiers sont particulièrement en tension, comme carrossier-constructeur, électrotechnicien, mécanicien, plâtrier, métallier ou encore maçon selon les périodes, d’autres sont en revanche plus cycliques comme les couvreurs qui ont connu une période difficile il y a quelques années, mais qui aujourd’hui possèdent des effectifs en hausse. « La charpente est un autre exemple de fluctuation : une année, la session de CAP n’a pas été ouverte faute d’effectifs suffisants, et l’année suivante, 17 jeunes étaient inscrits », indique Guillaume Perez. À l’inverse, certains métiers ne posent aucun problème de recrutement, comme la pâtisserie ou la menuiserie. L’an dernier, 840 jeunes ont souhaité partir sur le Tour de France, sur environ 12 000 jeunes en formation au niveau national.