Champagne Duménil : une question de temps
Champagne. Prendre son temps, traverser le temps, donner du temps au temps… Au champagne Duménil le temps est au coeur du travail et des réflexions de Frédérique Poret, qui représente la 5e génération à la tête de l’entreprise familiale installée à Sacy.
En 2005, au décès de son père, Michel Duménil, Frédérique Poret, s’est retrouvée à la tête de 8 hectares de vignes et d’une vendange à rentrer. Alors âgée de 25 ans, Frédérique avait rejoint le domaine à peine 4 ans plus tôt, après avoir obtenu sa licence en droit. La vigne, elle n’en connaissait alors pas grand-chose, mais c’est bien sur ce terrain qu’elle va révéler son caractère entrepreneurial. Atavisme, peut-être… Sa grand-mère paternelle, Cécile, n’a-t-elle pas eu l’audace de poursuivre l’aventure viticole familiale – débutée en 1874 – à la disparition de son frère, en 1940 ? Et la maman de Frédérique, professeure de français, n’est-elle pas une demoiselle Janisson ? Bon sang ne saurait donc mentir ! C’est en mémoire de sa grand-mère et pour poursuivre le travail de son père que Frédérique s’attèle à la tâche en qualité de représentante de la 5e génération Duménil, avec le précieux soutien de Hugues, son mari, vigneron à l’expertise reconnue.
Exemples à suivre
Il faut dire qu’elle dispose là d’exemples à suivre, qui forcent l’admiration et le respect. Qu’on en juge. Outre le fait de reprendre l’exploitation dans des circonstances critiques – à l’image d’autres champenoises au courage identique, dont certaines fameuses « veuves » aujourd’hui passées à la postérité – Cécile, grand-mère de Frédérique donc, cultivait une vision d’avenir. Appréciant les millésimes dont le potentiel de garde apporte la patine du temps, elle demanda un jour à son fils Michel, père de Frédérique donc, ce qu’il préconisait pour mieux conserver ces vins. Michel répondit que l’acidité et la fraîcheur du chardonnay seraient idéales, conjuguées à l’allongement du temps de vieillissement. Alors Cécile planta du chardonnay à Chigny-les-Roses, fief du pinot noir !
En 1996, Michel prend le risque de conserver en cuve pendant un an cette vendange à l’acidité trop élevée pour un non-millésimé, afin d’en suivre l’évolution. Un an plus tard, il n’hésite pas l’assembler avec la vendange 97, plus fruitée, pour assurer l’équilibre entre rondeur et fraîcheur. C’est la création de la réserve perpétuelle, à l’origine de la cuvée actuelle Réserve 26, alliant chaque année 50 % d’une année de base (2021 pour la Réserve 26) et 50 % de réserve perpétuelle (riche de 25 millésimes pour cette même cuvée). D’ailleurs, en laissant à cette Réserve 26 le temps de s’ouvrir dans le verre pour se révéler pleinement, chacun en aura une lecture personnelle, et c’est sans doute ce qui fait tout son charme.
« Avec cette réserve perpétuelle, mon père a affirmé le style Duménil, tout en fruité, en finesse et en gourmandise, pour un vin plaisir qu’il aimait partager. »
Apport à l’histoire familiale
Aujourd’hui, Frédérique Poret s’appuie sur cet héritage qui consiste à laisser du temps au temps. « C’est essentiel dans un monde qui va vite, vitesse dont la vigne et le vin n’ont que faire. De plus, dans une entreprise, si l’on veut transmettre, il faut voir loin. » D’où la volonté, par exemple, de conserver du vin millésimé pour les futures générations (chez Duménil, la 6e pourrait bien être représentée par Victoire, fille de Frédérique et Hugues, actuellement en stage chez un caviste australien dans le cadre de ses études en commerce international), mais aussi pour imaginer l’avenir… À cet égard, Frédérique travaille beaucoup sur l’oenothèque maison, gardienne de la mémoire du champagne Duménil. D’ailleurs, elle l’avoue : « J’aimerais faire des vins capables de traverser le temps ».
C’est aussi son apport à l’histoire familiale. Pour cela, Frédérique innove dans les vignes comme dans les caves. L’option écologique est de mise, avec des sols vivants où la biodiversité est protégée. L’exploitation est certifiée VDC et HVE3. En cuverie, un pressoir Coquart à plateaux inclinés et à capacité variable (4 000 ou 8 000 kg) a été installé en 2023, permettant de presser tous les raisins cueillis le jour même (« la fraîcheur de la vendange est essentielle, et c’est une réponse au réchauffement climatique »), et facilitant le travail des équipes.
L’assemblage : valeur à défendre
À partir des 8 hectares de vignes, situées à Chigny-les-Roses, Rilly-la-Montagne et Ludes, quelque 70 000 bouteilles sont produites chaque année. Elles constituent une gamme de 9 cuvées, dont deux millésimes (2019 et 2008) et la cuvée Spécial Club 2018 du Club Trésors de Champagne (« Je suis fière d’avoir été cooptée au sein de ce club exigeant »), aux tarifs compris entre 29 et 99 €, pour une commercialisation répartie moitié en France et moitié à l’étranger. Hormis le blanc de blancs, toutes les cuvées procèdent d’un assemblage qui, aux yeux de Frédérique, reste « l’originalité de la Champagne ; la partie créative du métier avec son savoir-faire, l’émotion qu’il apporte, aussi. Par la complémentarité des parcelles, l’assemblage joue sur l’harmonie du vin. Il fait de la diversité une force sur le temps long… C’est une valeur qu’il faut défendre. » Quant au dosage, « quelle importance ? » dit-elle. « Il doit faire partie du vin pour le mettre en valeur, c’est tout, et c’est aussi un acte de création ! » N’empêche ! Il y a dans les caves Duménil – chose rare – un magnifique « orgue à liqueurs » dont les flacons recèlent des contenus élaborés à partir de différents vins de réserve. Frédérique s’en inspire en tant que de besoin…
Enfin, si le champagne Duménil joue sur la fermentation malolactique qui lui confère sa rondeur et son caractère brioché, Frédérique Poret se demande si, pour traverser le temps (!), il ne conviendrait pas de la supprimer afin que le vin conserve plus de fraîcheur. Au risque de changer le style de la maison ? « La question est posée. Il faut se donner le temps de la réflexion… »