Betteraves : « Il faut construire la suite »
Agriculture. En recevant le préfet de la Marne, Romain Royet, sur une exploitation illustrant leurs difficultés, les betteraviers veulent alerter les instances au sujet de la menace qui pèse, au-delà de la récolte 2026, sur l’avenir de leur filière en France.
Dans les champs de betteraves, l’heure est à la désolation. En cette saison, les grandes feuilles vertes des plants recouvrent habituellement le sol. Pas cette année. La terre sèche est bien visible et les feuilles sont bien plus petites que d’habitude, quand elles ne sont pas complètement brûlées par le soleil. « Et encore, cette exploitation fait partie de celles qui ont le mieux résisté », insiste Cyril Cogniard, le président de la CGB Champagne-Bourgogne, qui a convié le Préfet de la Marne sur l’exploitation de Jordan Lecrivain, à Faux-Vésigneul, pour le sensibiliser aux difficultés rencontrées par la filière betterave au quotidien. Avec au cœur de l’actualité, la canicule qui met en péril de nombreuses exploitations et en menace d’autres.
Il faut dire que la filière locale est stratégique, la Marne étant le premier département français en matière de plantations et la région Champagne-Bourgogne, avec ses 100 000 hectares plantés, représente un quart de la production nationale.
La sécheresse et les canicules successives enregistrées au cours des dernières semaines ont d’ores et déjà des conséquences importantes. « Au 15 août, le poids de la racine était en moyenne inférieur de 20% à la moyenne enregistrée au cours des cinq dernières années », explique Cyril Cogniard. « Cela représente 10 tonnes en moins par hectare ». Le poids des feuilles de la plante est lui aussi en forte baisse, de l’ordre de 50%. Une véritable catastrophe. « Les feuilles ce sont les panneaux solaires des betteraves, ce sont elles qui permettent de capter le soleil et à la plante de pousser », insiste l’agriculteur.
Construire la suite
Si les betteraves ont rencontré des difficultés pour se développer en raison de ces chaleurs historiques, elles ont aussi été confrontées à des maladies. « À cause de cette sécheresse et de cette canicule, on a enregistré un développement de bio-agresseurs très important, notamment un champignon pathogène qui est logé dans les galeries et s’est développé à la faveur des températures », explique le président de la CGB Champagne-Bourgogne. Sur ce point, les agriculteurs redoutent aussi la frilosité des assureurs. « Il ne faudra pas que les assureurs mettent sur le dos du sanitaire ce qui vient de l’ordre climatique ».
Les prévisions tablent sur une baisse du rendement de l’ordre de 30% cette année, avec de grandes disparités selon les secteurs géographiques. « Malheureusement, pour l’année 2026, la peine nous allons la subir. Mais maintenant il faut construire la suite », avance Didier Blanckaert, président de la sucrerie de Sillery (Cristal union). « Aujourd’hui, vous ne pouvez pas vous permettre de faire des rendements de l’ordre de 50 à 60 tonnes. Une fois sur 10 ans ça passe mais quand vous avez une multiplication d’épisodes climatiques de ce genre, vous arrêtez et vous vous tournez vers le blé, le colza ou autre chose ».
Sans compter que la jaunisse, fléau de la filière ces dernières année, n’est pas apparue dans le paysage en 2026, mais elle n’a pas disparu pour autant : « Cette année, la sécheresse masque en partie un certain nombre de maladies comme la jaunisse. On ne la voit pas uniquement parce qu’il ne pleut pas ».
Cette réalité, les agriculteurs demandent à ce qu’elle soit considérée avec le plus grand sérieux tant ses conséquences vont être importantes. À court terme, ils vont en effet enregistrer une baisse conséquente de la production. Ce qui, à moyen terme, risque d’inciter un grand nombre d’agriculteurs à se détourner de la culture de la betterave, faute de rentabilité. Et à plus long terme, cela pourrait bien engendrer des fermetures de sucreries, pour cause d’approvisionnement suffisant. Avec, au final, une menace sur l’ensemble de la filière betteravière et donc sucrière française.
Attente de l’ANSES
Pour Cyril Cogniard, le message est clair et la menace bien réelle : « Certains agriculteurs ne planteront plus de betterave ». Si la CGB veut trouver les bons arguments pour inciter les betteraviers à poursuivre leur activité et à ne pas se tourner vers d’autres productions plus sécurisantes, elle demande à l’Etat, via le Préfet, d’assurer un cadre lui aussi plus sécurisant pour les agriculteurs. Cela commence notamment par faire appliquer la loi d’urgence agricole, adoptée par le Parlement, promulguée le 18 août par le Président de la République, mais qui attend la validation de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). « Si on veut donner un minimum de confiance pour l’année prochaine il faut que le processus de cette loi d’urgence aille à son terme », insiste le président.
Didier Blanckaert, insiste sur la notion de résilience, qui est une qualité fondamentale en agriculture. « Le point d’origine de la résilience de la filière sucre et de l’industrie se trouve chez les agriculteurs. C’est vrai que nous avons l’impression qu’un agriculteur va toujours courber l’échine, qu’il attend que ça passe en espérant que ça aille mieux. L’industrie, c’est un petit peu plus compliqué que ça : il faut comprendre que les usines, quand on les casse, on ne les rebâtit jamais ».
Industrie lourde, l’industrie sucrière a en effet besoin d’avoir des durées de campagne relativement longues, autour de 120 jours, pour atteindre les équilibres industriels. Avec une moyenne attendue de 80 jours pour la campagne 2026, ces équilibres seront très loin d’être atteints. La nécessaire résilience prendra alors tout son sens au niveau de la filière toute entière.