Ardennes : les entreprises alertent sur une fragilisation progressive de l’économie
Conjoncture. Sept représentants d’organisations professionnelles ardennaises se sont réunis afin d’interpeller les candidats aux élections municipales sur le sort des entreprises du territoire. Ils en appellent à plus de stabilité, de cohérence et de concertation.
Pour leur deuxième conférence de presse commune, le choix du calendrier était évident. Le Medef(Mouvement des Entreprises de France), l’UIMM(L’Union des Industries et Métiers de la Métallurgie), la FFB(Fédération Française du Bâtiment), la FNTR(La Fédération Nationale des Transports Routiers), l’UMIH (Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie) ainsi que la FESP(Fédération des Entreprises de Service à la Personne) se sont réunis pour effectuer un point de conjoncture de l’économie ardennaise. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les signaux sont loin d’être au vert. « Il n’y a pas de crise brutale à l’instant T, mais une fragilisation progressive », explique ainsi Thierry Ducoffe, président du Medef 08. « Les marchés sont sous pression. Beaucoup d’investissements sont reportés. La visibilité économique est limitée. C’est une économie qui résiste, mais sans véritable dynamique, et cela se constate dans tous les domaines d’activité », poursuit-il. Or dans le même temps, depuis plusieurs années, les entreprises voient la fiscalité locale progresser. « Entre 2023 et 2024, elle a augmenté de près de 6 %. On parle en plus de la hausse du versement mobilité, du projet d’écotaxe régionale et du versement mobilité régional à venir. Ce sont encore des empilements de taxes qui nous inquiètent tous », rebondit Christophe Hotton, Secrétaire général du Medef 08. Les responsables du Medef attirent donc l’attention sur le fait qu’individuellement, ces mesures peuvent paraître marginales, mais additionnées, elles deviennent structurelles.
Transports : double peine
Une équation particulièrement vraie dans le secteur du transport. « 89 % des marchandises transportées le sont par la route », rappelle Patrick Labory, président de la FNTR des Ardennes. Et si l’image du « transporteur / pollueur », est encore largement véhiculée, Patrick Labory fait savoir que depuis 2011, « les transporteurs ont réduit leurs émissions de CO2 d’environ 10 % », ce qui implique des investissements de leur part pour « verdir » leur flotte, notamment en passant à l’électrique. Mais alors que les entreprises sont volontaires dans leurs pratiques de transition, « la rentabilité moyenne d’une entreprise de transport en France est d’environ 1,5 %. Toute augmentation des charges, si elle ne peut pas être répercutée dans les prix de vente, impacte immédiatement son résultat, sa capacité à renouveler son matériel et à poursuivre la décarbonation », insiste le président de la fédération. Dans sa ligne de mire, l’augmentation du versement transport décidé par Ardenne Métropole ainsi que l’instauration du Versement Mobilité régional – destiné à financer les transports en commun – à partir du 1er janvier 2027, sur la base de 0,15% de la masse salariale brute. Or, dans les Ardennes, selon une enquête de l’INSEE, « seuls 4% des salariés prennent les transports en commun pour se rendre sur leur lieu de travail ». Une contradiction qui donne le sentiment aux entreprises de payer une taxe sans contrepartie. Dans le Département des Ardennes, « au 4e trimestre 2025, 57 % des entreprises déclaraient ne pas envisager l’avenir de manière satisfaisante » car le territoire repose essentiellement sur des PME et des sous-traitants.
« La rentabilité moyenne d’une entreprise de transport en France est d’environ 1,5 %. Toute augmentation des charges, impacte son résultat, sa capacité à renouveler son matériel et à poursuivre la décarbonation. »
« Nous sommes donc plus fragiles que les grandes structures. Par exemple, le groupe international Ziegler vient de placer sa filiale française en redressement judiciaire. Cela signifie que toutes les entreprises sous-traitantes se retrouvent avec des factures impayées. Dans notre département cela correspond déjà à 150 000 euros de facturation impayée », assène Patrick Labory.
Bâtiment : 600 salariés de moins en 10 ans
Concernant le bâtiment, le secteur a observé un rebond sur la construction de logement fin 2025, mais l’embellie a été de courte durée. « Dans les Ardennes, on construit aujourd’hui environ 100 logements de moins que dans les années 2020-2021 », indique Samuel Deglaire, président de la FFB 08 qui déplore que sur le non-résidentiel (c’est-à-dire tout ce qui concerne les constructions de bâtiments industriels) en 2025, on constate encore un recul de 12 % des permis de construire. Une situation qui tend encore peu plus les trésoreries, alors même que le secteur des travaux publics, est lui aussi fortement en recul en ce début 2026. Une situation à mettre en corrélation avec le calendrier électoral, lors duquel, traditionnellement, les travaux marquent le pas. Parallèlement, l’absence de budget est venue mettre un coup d’arrêt au guichet de MaPrimRenov’ ce qui représente environ deux mois complets d’inactivité, avec un redémarrage qui va d’abord consister à traiter les dossiers en retard. « C’est une problématique majeure pour notre département, puisque 70 % de l’activité de rénovation est liée à la rénovation énergétique », souligne Samuel Deglaire, qui rappelle que les Ardennes ont vu la perte de 600 salariés en 10 ans.
« On observe depuis l’an dernier une accélération du phénomène, avec des effectifs qui s’érodent dans toutes les entreprises. » Autre cheval de bataille du président, le statut des auto-entrepreneurs. « On compte aujourd’hui environ 1 200 micro-entrepreneurs dans le secteur du bâtiment dans les Ardennes. Le statut d’auto-entrepreneur peut constituer un premier pas vers la création d’entreprise, mais lorsqu’il se prolonge dans le temps, il peut générer une concurrence déloyale. Son niveau de taxation est nettement inférieur à celui des entreprises classiques, et il existe parfois une économie parallèle qui pose problème », signale-t-il en prenant des exemples concrets de travaux effectués sans garantie décennale. Enfin, Samuel Deglaire s’adresse aux élus, en appelant à un allègement des exigences administratives dans les appels d’offres publics. « Aujourd’hui, le travail administratif demandé à un artisan peut représenter presque autant de temps que la réalisation des travaux eux-mêmes. »
Industrie : une difficile reconversion des friches
Dans l’industrie, 30% des chefs d’entreprises déclarent que les trésoreries se tendent et 40% disent être en sous-activité. « On parle beaucoup de réindustrialisation mais, dans les faits, les politiques mises en oeuvre ne favorisent pas vraiment la réindustrialisation ou la consolidation de notre industrie », déplore Sébastien Guénet, Délégué général de l’UIMM qui évoque non seulement la fiscalité mais aussi un déficit de compétitivité. « Une industrie qui investit s’inscrit dans la durée : un investissement industriel s’envisage sur dix à quinze ans au minimum. Ce n’est pas comparable à d’autres activités où les implantations peuvent être déplacées plus facilement », avant d’ajouter : « Un emploi industriel génère généralement trois à quatre emplois indirects ». Alors quand il avance le chiffre d’une division par deux en 40 ans des effectifs industriels, on comprend assez bien que la situation est loin d’améliorer, malgré quelques implantations marquantes sur le territoire. Car les entreprises les plus représentatives du secteur industriel ardennais, à savoir la métallurgie et la forge, nécessitent des investissements importants, à la fois en capital et en coûts opérationnels. « L’innovation existe dans les Ardennes. Mais une question fondamentale demeure : nous sommes souvent des sous-traitants. Sans commande de nos clients, nos idées ne suffisent pas à assurer notre développement, alors même que le département des Ardennes est pourtant l’un de ceux qui exportent le plus », appuie Sébastien Guénet. Quant à la transformation des sites d’anciennes industries pour en implanter de nouvelles, plus innovantes et sur des marchés d’avenir, malgré l’existence du Fonds Friches, la problématique réside dans les contraintes de ces implantations historiques, situées au coeur des villes, parfois difficiles d’accès pour des camions de marchandises et à proximité directe de riverains.
Tourisme : concurrence entre l’hébergement traditionnel et les meublés de tourisme
Du côté de l’hôtellerie-restauration, malgré des chiffres record du tourisme dans l’Hexagone (102 millions de visiteurs internationaux, pour 77,4 milliards d’euros de recettes, soit une hausse de 9 % par rapport à 2024), la soupe est à la grimace pour la vice-présidente de l’UMIH des Ardennes. « Cette progression s’explique en partie par l’augmentation des tarifs, qui fait mécaniquement monter les recettes. Dans le même temps, on observe souvent une baisse de la fréquentation sur les territoires, notamment dans l’hôtellerie et la restauration traditionnelles. » Car force est de constater que les pratiques changent, beaucoup de touristes délaissant les hôtels pour les meublés de tourisme, notamment ceux de la plateforme Airbnb. Or ces meublés ne sont pas soumis aux mêmes normes que celles des professionnels du secteur. « Dans nos établissements, nous devons respecter des règles strictes : sécurité incendie, normes d’hygiène, obligations sociales. Tout cela a un coût, mais c’est indispensable. Ces exigences ne s’appliquent pas toujours aux meublés touristiques indépendants ou aux ensembles de meublés installés dans des immeubles entiers », remarque Aurore Iwanciv. « Aujourd’hui, nous avons besoin d’un équilibre entre les professionnels de l’hôtellerie, de la restauration et du tourisme, et cette économie parallèle qui s’est développée. »
« Le secteur du Service à la personne permet à des populations très éloignées de l’emploi de reprendre une activité, parfois sans qualification au départ, et d’évoluer ensuite dans leur carrière. »
Localement, les chiffres sont implacables : cinq établissements sont à vendre dans le département et ne trouvent pas preneurs, la fréquentation est en baisse de 5% dans les établissements mais la hausse des tarifs garantit la stabilité du chiffre d’affaires. Dans le même temps, une nouvelle offre se crée, plus haut-de-gamme celle-là, avec le futur hôtel de la Place Ducale. Il faut dire que les attentes de la clientèle évoluent, avec des décorations soignées et des services variés. La vice-présidente fait également le lien avec la baisse de l’activité industrielle. « Historiquement, une partie importante de la clientèle hôtelière était composée de professionnels en déplacement pour l’industrie. Lorsque l’industrie recule, les déplacements diminuent et les hôtels en subissent directement les conséquences. Quant au tourisme de loisirs, cette activité reste très sensible aux événements extérieurs. Dès qu’une crise géopolitique éclate quelque part dans le monde, les réservations peuvent chuter brutalement pendant quelques jours ou quelques semaines. » À l’adresse des élus, Aurore Iwanciv plaide pour un encadrement plus strict des meublés de tourisme ainsi que l’adaptation de l’offre de mobilité pour les travailleurs à horaires décalés, une problématique partagée par les professionnels de l’industrie et leurs salariés effectuant les 3 x 8.
Le service à la personne : un secteur discret mais fondamental
Le secteur du service à la personne regroupe plus de 26 métiers, comme l’entretien du domicile pour les actifs, tout le champ de l’autonomie avec l’accompagnement des personnes âgées ou des personnes en situation de handicap, le portage de repas ou encore la téléassistance. Le secteur couvre aussi l’éducation, avec le soutien scolaire, ainsi que la petite enfance : crèches, micro-crèches ou garde d’enfants à domicile. « Notre secteur permet aux gens d’aller travailler. Il permet notamment à de nombreuses femmes d’être actives et aux aidants familiaux de continuer leur activité professionnelle tout en étant accompagnés dans la prise en charge de leurs proches. Il contribue aussi à l’attractivité des territoires. Sans solution de garde pour les enfants ou d’accompagnement pour les personnes âgées, beaucoup de familles ne s’installeraient pas sur le territoire », insiste Loïc Gobé, Président de la FESP. « C’est également un secteur important en matière d’emploi. Il permet à des personnes très éloignées de l’emploi de reprendre une activité, parfois sans qualification au départ, et d’évoluer ensuite dans leur carrière. On peut commencer comme aide-ménagère et, avec des formations, accéder à des responsabilités ou même diriger une structure. »
Or, ce secteur si indispensable à la bonne marche de la société dépend fortement des aides publiques, notamment du Département qui possède les compétences de Solidarité et de Cohésion sociale. « Le Département fixe par exemple les tarifs d’accompagnement des personnes âgées, tandis que l’État limite chaque année les hausses possibles. Or nos charges augmentent d’environ 8 à 9 % par an, alors que les tarifs ne peuvent augmenter que d’environ 2 %. Cette situation crée un déséquilibre économique important. On n’a jamais observé autant de défaillances dans les structures d’aide à la personne depuis la création du secteur en 2005 », fait savoir Loïc Gobé. Celui qui est à la tête de l’entreprise de services Helpi, demande donc aux élus que ce secteur soit pleinement reconnu comme un acteur essentiel de l’emploi et de la cohésion sociale. Il rappelle par ailleurs que la mobilité est un sujet majeur dans la mesure où les salariés se déplacent au domicile des personnes et où « une hausse du prix de l’essence a donc un impact immédiat sur l’activité ». Très engagés pour leur territoire, pourvoyeurs d’emplois et secteurs clés de l’attractivité économique, les responsables de branches souhaitent ainsi davantage de stabilité et de cohérence dans les politiques économiques. « Le message c’est : écoutez-nous ! La stabilité est un point important, on doit être entendu et on doit réfléchir à long-terme et en concertation », appuie Thierry Ducoffe.