Collectivités

Lettre ouverte aux candidats à la municipalité de Reims et à nos concitoyens

Territoire. Le Think Tank « Droits de Cité » réfléchit depuis dix ans aux politiques publiques territoriales. Situé à Reims, il rassemble des femmes et des hommes de la société civile, hors de tous partis, de toutes chapelles et de toutes ambitions.

Lecture 16 min
Tram de reims
(Crédits : DR)

Le Think Tank « Droits de Cité » réfléchit depuis dix ans aux politiques publiques territoriales. Situé à Reims, il rassemble des femmes et des hommes de la société civile, hors de tous partis, de toutes chapelles et de toutes ambitions.

Notre parole se veut citoyenne sur des questions qui concernent l’ensemble des habitants du Grand Reims, une parole libre portant sur le fond des politiques publiques locales.

Nous avons identifié trois sujets fondamentaux pour tout un chacun :
-  Se loger,
-  Travailler,
-  Se déplacer.

Ces trois sujets vont faire l’objet de cette lettre, pour autant en préambule, nous souhaitons rappeler quelques évidences démocratiques.

Une démocratie locale à revitaliser

Le contexte institutionnel a évolué : l’État a progressivement transféré de nombreuses compétences aux associations — logement des plus démunis, médico-social, vieillissement, sport, culture, etc. Pourtant, la place institutionnelle de la société civile reste limitée à un rôle périphérique, souvent cantonné aux demandes de subventions.

Or, la vitalité démocratique repose sur l’engagement citoyen. Déjà au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville soulignait dans « De la démocratie en Amérique » le rôle central des corps intermédiaires et des associations dans l’équilibre démocratique.

Dans un contexte où seulement 30 % des électeurs se sont déplacés lors des dernières municipales, la question de la participation devient majeure. Les associations structurent le lien social, représentent un poids économique réel et disposent d’une expertise de terrain précieuse. Leur intégration aux processus de décision locale ne serait pas un geste symbolique, mais un choix d’efficacité démocratique.

Se loger : une crise nationale aggravée localement

La situation du logement à Reims reflète une double crise : nationale et locale.

Un marché privé en panne

En France, la production immobilière a chuté de moitié en trois ans avec une hausse de 150 % de défaillance d’entreprises depuis 2024 (Les Echos). À Reims, les programmes ralentissent fortement, freinés par la hausse des taux d’intérêt, le coût du foncier et la fin de dispositifs de défiscalisation. Conséquence directe : le parcours résidentiel des classes moyennes se bloque.

Le parc privé représente pourtant plus de 50 % du locatif et une possibilité d’accession à la propriété pour les primo-accédants, ces deux populations se reportent vers le logement social, accentuant la pression sur un système déjà saturé.

Un logement social sous tension

En France, 2,9 millions de Français attendent un logement social, 600.000 personnes vivent chez un tiers, 300.000 sont sans domicile fixe (source la Fondation pour le logement).

A Reims :
• 14 000 demandes de logements sociaux dans le Grand Reims en 2024
• 4 000 attributions annuelles
• Environ 10 000 demandes non satisfaites (Source INSEE)

En dix ans, la part du logement social dans l’agglomération est passée de 42 % à 31 %, soit une baisse de près de 30 % (Source Caisse des Dépôts) due aux démolitions ANRU, à l’accession sociale, à la construction de logement privé, à la chute de la construction de logements sociaux. Paradoxalement, 70 % des ménages sont éligibles au logement social compte tenu de leurs revenus. La tension est particulièrement forte pour les travailleurs précaires (CDD, intérimaires, apprentis, étudiants pauvres qui représentent 30 % des étudiants rémois (source URCA)), exclus des critères locaux d’attribution alors qu’ils constituent une part essentielle de l’économie rémoise.

La demande évolue également : plus de la moitié concerne de petites typologies (personnes seules, familles monoparentales, seniors).

A noter : la baisse que la baisse de la part du logement social n’a pas entraîné une baisse équivalente de l’insécurité.

Quels leviers ?

L’enjeu est clair : maintenir durablement une offre accessible tout en libérant des logements sociaux en nombre suffisant.

• une mobilisation accrue des garanties d’emprunt en faveur des bailleurs sociaux,
• une meilleure utilisation des logements vacants 1.550 + 1.336 en cours de réhabilitation (source MTE),
• une relance coordonnée du secteur du bâtiment,
• l’intégration des travailleurs pauvres (hors CDI), pour l’accès au logement social,
• une dotation de prêts aidés conforme à la demande,
• une mixité sociale dans chaque opération immobilière d’importance.

L’enjeu dépasse la solidarité : il s’agit d’attractivité économique et de stabilité sociale.

Se déplacer à Reims

Les travaux sur la voirie engagés à Reims depuis près de deux ans pour accueillir la nouvelle ligne de BHNS (Bus à Haut Niveau de Service) ont suscité de nombreuses réactions, en particulier en ce qui concerne la circulation automobile, les déplacements piétons, cyclistes et l’usage des transports en commun. Ces difficultés sont souvent présentées comme conjoncturelles et temporaires, appelées à disparaître une fois les chantiers achevés. Pourtant, elles révèlent des dysfonctionnements plus profonds, de nature structurelle, liés à l’organisation des mobilités et à leur articulation avec l’urbanisation de la ville et de son agglomération.

Dès lors, une question centrale se pose : les mobilités constituent-elles l’armature fondamentale de tout aménagement urbain ? Les choix infrastructurels opérés ces dernières années ont eu des effets notables sur l’urbanisation, les pratiques de déplacement et l’environnement local.

En premier lieu, le tramway occupe une place centrale dans la reconfiguration urbaine de Reims. Mis en service en 2011, il se compose de deux lignes représentant environ 11 km de réseau. Il a permis de renforcer les liaisons entre le centre-ville et certains quartiers périphériques, tout en contribuant à la requalification des espaces traversés. Toutefois, son efficacité en matière de réduction de la circulation automobile demeure incertaine. Si le tramway a modifié les flux, il n’a pas nécessairement résolu la question de la dépendance à la voiture.

De plus, le tramway apparaît parfois davantage comme un outil de transit que comme un véritable levier de cohésion urbaine.

La gare TGV de Reims/Bezannes constitue un autre élément structurant des mobilités à l’échelle métropolitaine. Son accessibilité accrue est susceptible d’attirer de nouveaux habitants, notamment des actifs travaillant en région parisienne, et de soutenir le développement économique local. Toutefois, cette relation asymétrique interroge : celui d’une dépendance accrue à l’économie parisienne qui peut aussi fragiliser l’autonomie économique de Reims. Par ailleurs, l’intégration urbaine de la gare TGV reste limitée. Les projets de liaisons cyclables, bien qu’utiles, ne suffiront pas à résoudre l’isolement économique et social du secteur et son étanchéité avec le quartier Croix-Rouge.

Parallèlement, le développement des infrastructures de transport accompagne l’étalement urbain. L’étalement urbain consécutif, ici comme ailleurs, est dû à l’augmentation du prix du foncier et des loyers dans l’agglomération.

Le poids du réseau routier et la prédominance de l’automobile facilitent l’installation des populations dans les communes périphériques de l’agglomération rémoise et son développement. Cette périurbanisation se traduit par une augmentation des déplacements domicile-travail, accentuant la dépendance à la voiture et générant des congestions aux entrées de la ville. Les conséquences sont multiples : pollution atmosphérique, nuisances sonores, consommation énergétique accrue, inégalités d’accès aux mobilités pour les populations non motorisées et dépeuplement de la ville centre…

Par ailleurs, les triangles voies ferrées entourant Reims sont sous utilisés et permettraient des liaisons Farman/Fac des Sciences – Centre – Maison Blanche/Croix Rouge, mais également une desserte plus fine du Nord de Reims : Neufchâtel/Orgeval, particulièrement sous desservie. Les infrastructures existent, fonctionnent, il manque simplement trois arrêts de dessertes.

Le réaménagement de certains axes structurants, comme la voie Taittinger, apparaît essentielle.

Des propositions telles que la réduction du nombre de voies, la création d’une ligne BHS, l’aménagement d’une vélo route et la végétalisation de la traversée urbaine permettraient de limiter la pollution de cette infrastructure. Plus largement, l’élaboration d’un plan global de circulation intégrant l’ensemble des mobilités s’impose. Par exemple, développer des réseaux de déplacements doux, distincts de la chaussée dédiée aux automobiles, c’est-à-dire, des pistes cyclables et non des bandes cyclables. Par ailleurs, il faudra concrétiser les plans « Reims à vélo » et « Grand Reims à vélo » qui répondent aux attentes des usagers et à la croissance structurelle du trafic cycliste et envisager l’intermodalité pour les cyclistes.

D’autres projets urbains :

La coulée verte et les parcs urbains constituent des atouts indéniables en matière de qualité de vie et de climat urbain, mais leurs discontinuités entravent la réalisation d’une véritable continuité cyclable et écologique, y compris au-delà de La Neuvillette et de Sillery. La connexion de ces espaces aux réseaux de transport permettrait de développer des pratiques douces et à faible empreinte carbone.

La création d’une ligne de transport fluvial via le canal pourrait être étudiée, ce qui permettrait de relier Sillery et La Neuvillette, les berges du canal et de desservir le centre-ville.

En outre, il faudra que les transports en commun existants mettent en œuvre une exigence de fiabilité et de fréquence, ainsi qu’une stratégie marketing pour développer la fréquentation des catégories sociaux-professionnelles + sur les réseaux de transports en commun.

En définitive, à Reims, transports et urbanisation sont étroitement imbriqués. Les infrastructures de mobilité constituent à la fois un levier d’attractivité et de développement, mais aussi une source de tensions environnementales et sociales.

Travailler à Reims

Fin 2025 (source INSEE), la Marne est le département le plus impacté par la hausse du chômage de la région Grand Est (4,3 % et 6,4 % suivant les catégories), à Reims, 8,4 %, l’augmentation du chômage des jeunes est 7 fois supérieure à celle des autres tranches d’âges.

Reims, douzième ville de France depuis 2021 est la seule ville de cette importance à ne plus avoir d’agence de développement. Cette disparition est d’autant plus étonnante que Invest In Reims, agence de développement ayant vécue de 2003 à 2021, financée par le Grand Reims et la CCI a un bilan, a su montrer un dynamisme, une image et un levier pour l’activité économique important.

Invest in Reims a accompagné 11.000 emplois et permis d’injecter 1,3 milliard d’euros dans l’économie (source Invest In Reims),
-  351 implantations d’entreprises (Latitude, Mediawan, Siaci, Generali, HSBC, Natixis…),
-  16 écoles implantées (Sciences-Po, ICP, ESAID, et…),
-  Le trophée national de la meilleure agence d’attractivité en 2020 et 11 trophées nationaux pour la meilleure campagne de communication,
-  La fondation d’un réseau de Business Angels.

Depuis 2022, Invest in Reims a été internalisé dans les services du Grand Reims pour un bilan annoncé de 750 emplois créés en trois ans et 15 entreprises implantées (source Ville de Reims). Il est donc urgent de créer une agence de développement publique/privée, à l’instar des grandes métropoles.

Cette nouvelle agence devrait engager deux ouvertures :
-  l’une dans sa co-gestion avec la sphère économique rémoise et ses représentations paritaires,
-  l’autre géographiquement en créant un partenariat effectif avec le bassin d’emploi du Grand Reims, c’est-à-dire, les 30 à 40 km autour de la ville centre. Chalons, Epernay, Laon, Soissons, Château-Thierry, ne seraient plus perçus comme des concurrents mais comme des partenaires à qui l’on peut adresser des prospects (11 % des rémois travaillent en dehors de l’agglomération). On peut prendre un exemple, les disponibilités foncières très variables suivant les lieux, ainsi, le bénéfice sera pour le bassin d’emploi et l’intérêt général.

L’attractivité à destination d’apports extérieurs n’est pas suffisante, il faut stabiliser, renforcer le marché intérieur, pour cela, nous proposons la création d’une convention annuelle de l’emploi avec l’ensemble du monde du travail : CCI, représentants patronaux, syndicats, branches professionnelles, professions libérales, etc, permettant de gérer au plus près les besoins du territoire.

Enfin, fiers d’être rémois, c’est aussi être fiers de ses entrepreneurs, dans la limite de la loi et à l’instar des grandes villes comme Strasbourg, Lille, Metz, Troyes, etc. donner la préférence à nos entrepreneurs dans les marchés de la collectivité.

Attractivité extérieure et consolidation interne

L’attractivité ne peut reposer uniquement sur des apports extérieurs même si elle est réelle sur l’attractivité touristique, 1,5 million de visiteurs. Elle suppose, pour l’interne :
• un marché du logement fonctionnel,
• un marché de l’emploi structuré,
• une coordination annuelle des acteurs économiques,
• une commande publique attentive au tissu entrepreneurial local comme au niveau national avec le made in France
• une agence de développement dynamique basée sur les ressources du territoire.

Un choix stratégique pour 2026

Logement, mobilités, développement économique : ces trois piliers conditionnent l’équilibre social et financier du Grand Reims. Au-delà des débats techniques, c’est une orientation essentielle qui se dessine : Reims souhaite-t-elle devenir une ville résidentielle dépendante de dynamiques extérieures, ou un territoire autonome, structuré et inclusif ?

Les élections municipales de 2026 devront trancher cette question centrale pour l’avenir économique et social de l’agglomération.