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130e année

Mouzon Leroux & fils, champagne joyeux

Champagne. Il existe sans doute bien des façons de qualifier un champagne. L’adjectif est ici soufflé par Sébastien Mouzon lui-même, en ce sens qu’il correspond à l’idée qu’il se fait de ses vins et à l’image qu’il souhaite en donner. Comment faire plus explicite ?

« Les poules contribuent à la biodiversité dans les vignes », explique Sébastien Mouzon. Jacques Rivière

Verzy, Montagne de Reims. Petit matin frisquet de mi-mars. Bonnet sur les oreilles, Sébastien Mouzon donne du grain à ses 18 poules et 2 coqs. Pas de méprise ! Sébastien Mouzon n’est pas éleveur de volailles, mais bien viticulteur. Depuis 5 ans, il pratique le pâturage dans les rangs, sur 1,5 ha, d’octobre à fin mars. « Les poules contribuent à la biodiversité dans les vignes, apportent de la matière organique et évitent une tonte, d’où moins de gas-oil et un meilleur bilan carbone. » Ensuite, il mange les poules - même si ce grand sentimental a eu un peu de mal au début - dans le cadre d’une économie circulaire bien comprise.

Sur les 8 hectares de son exploitation, tous situés à Verzy, Sébastien Mouzon s’est également lancé dans l’agroforesterie depuis 2010. Il a planté plus de 700 arbres (cerisiers, pommiers, poiriers, pêchers de vigne) et arbustes (fusains, cornouillers mâles et femelles, nerpruns purgatifs, et quelques autres variétés), ainsi que du thym, de la menthe, des tomates, des pommes de terre, des courges, des oignons, de la sarriette. Sans doute a-t-il fait partie, voici une douzaine d’années, des précurseurs d’un mode de viticulture dont le bien-fondé s’affirme aujourd’hui. On ne s’étonnera donc pas que Sébastien Mouzon travaille son domaine en biodynamie depuis 2008 et soit certifié Demeter. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Rencontre avec Pierre Rabhi

Après sa formation viti/oeno (BEP et Bac à Gionges, BTS à Avize, 6 mois en Bourgogne), Sébastien Mouzon rejoint ses parents à Verzy, en 2002, avec la ferme intention d’agrandir un domaine où la culture et la vinification sont traditionnelles, ainsi qu’on le lui a enseigné. « En achetant du raisin, nous produisions 120 000 bouteilles par an, exportées à 90 %. » Mais Sébastien a des lectures qui le font bientôt réfléchir sur le système économique et l’avenir de la planète. Il s’engage alors dans un cycle de décroissante quantitative et de croissante qualitative, passe son vignoble en biodynamie, réduit sa production de moitié en n’utilisant que le raisin qu’il cultive, restructure son marché (50 % domestique, 50 % export vers 35 pays) pour davantage de proximité avec sa clientèle et un bilan carbone sensiblement amélioré.

« Les gens ne vous suivent, éventuellement, que si vous êtes heureux, souriant, pas si vous faites la gueule. J’ai appris à relativiser »

« Quand j’ai compris que nous faisions fausse route avec nos modes de production et de consommation, je portais sur mes épaules toute la misère du monde. Lorsque je suis passé en biodynamie, j’ai voulu convaincre tout le monde d’en faire autant. Je me suis rendu compte que mon attitude était contre-productive. Les gens ne vous suivent, éventuellement, que si vous êtes heureux, souriant, pas si vous faites la gueule. J’ai appris à relativiser. Ce que je fais ne rend pas forcément le monde immédiatement meilleur, mais j’apporte ma pierre à l’édifice, dans une direction à suivre pour le futur… »

Il faut dire qu’au début de sa… conversion et de ses questionnements, Sébastien Mouzon a croisé la route de Pierre Rabhi, apôtre de l’agroécologie en France. Il effectuera trois années de suite (2008, 2009, 2010), dans le cadre de l’association Terre & Humanisme*, des séjours au Sénégal, où il procédera sur place à des essais de biodynamie. Il y découvrira pour sa part l’agroforesterie, dont il rapportera le principe à Verzy.

Donner du bonheur

Aujourd’hui, Sébastien Mouzon est un vigneron qui cultive en toute chose la bienveillance. « Au début, j’ai fait sourire, à Verzy. À présent, je fais des réunions sur mes parcelles pour expliquer ma démarche à ceux qui le souhaitent. Je dis bonjour à tout le monde, et je m’endors sereinement. » L’humilité l’empêche de dire que l’on vient le voir de Champagne, de France, de Navarre, et finalement du monde entier pour observer ses méthodes et ses résultats. Il admet être un vigneron atypique. Comme son champagne. Alors, justement, son champagne… Son vignoble est exposé nord-est - ce qui devient un avantage en ces temps de réchauffement climatique. Les vins sont précis, tendus. Vinification avec levures indigènes, fermentation spontanée, pas de filtration ni de collage, quasiment pas de soufre, dosage égal ou inférieur à 3g/l. « Ce sont des champagnes joyeux, qui sont faits pour donner du bonheur. »

Sébastien Mouzon a aussi pour particularité (encore une ?) de cultiver les 7 cépages autorisés sur l’appellation, toujours dans l’idée d’une « culture différente ». Sur une parcelle entière, 6 rangs sont consacrés à chacun d’eux, et la cuvée Les Fervins les réunit dans un assemblage aux proportions équivalentes - c’est peut-être unique (?), c’est évidemment une rareté. Outre Les Fervins, la gamme se compose de 6 autres cuvées aux noms évocateurs (L’atavique, L’incandescent, L’ascendant, L’ineffable, L’angélique, L’opiniâtre) derrière lesquelles se cachent les vins habituels de toute gamme qui se respecte, dans un registre de prix allant de 32 à 80 €. Sans oublier un ratafia de saignée, donc légèrement rosé.

Une dernière précision, peut-être, la modestie de Sébastien Mouzon dût-elle encore en souffrir, inutile de l’appeler pour lui commander quelques bulles : les 60 ou 65 000 bouteilles annuelles de sa production sont réservées d’avance par les cavistes, restaurants et importateurs.

* Sébastien Mouzon reverse 1 % du chiffre d’affaires de ses cuvées haut de gamme (soit environ 3 000 €) à l’association Terre & Humanisme, dont il partage les valeurs.

Jacques Rivière