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129e année

René Goutorbe

Le bon sens champenois

René Goutorbe, à droite, et ses deux fils Bertrand et Etienne, sur les hauteurs d’Aÿ. DR

En juin dernier, la famille Goutorbe sortait « Une année chez Goutorbe », un portfolio de douze dessins retraçant les étapes d’une année champenoise au coeur d’une exploitation familiale. Combien de familles champenoises auraient pu imaginer et mener à bien un tel projet, avec autant d’humour que de poésie ? Très peu sans doute. C’est bien ce qui fait la particularité des Goutorbe, emmenés par René et Nicole, chefs de file de cette famille d’Aÿ. Leur saga familiale est relativement récente dans l’histoire de la Champagne puisqu’elle n’a débuté qu’en 1918.

Et avant même de s’intéresser à la production de vin effervescent, Emile Goutorbe créé au départ une activité de pépiniériste viticole. Une affaire qui est alors en plein essor puisque, pour rappel, l’opération de greffage a été rendue obligatoire en Champagne après l’invasion de phylloxéra à la fin du XIXe siècle. Les vignerons utilisent alors (et c’est toujours le cas aujourd’hui) des porte-greffes résistants au parasite et sur lesquels sont greffés les cépages champenois. Evidemment, la famille possède quelques parcelles mais la production de bouteilles est alors très anecdotique.

Une affaire familiale

Ce n’est qu’en 1945 que son fils Henri, intimement convaincu que l’investissement dans le champagne peut s’avérer prometteur, décide de produire son propre vin, en faisant l’acquisition de quelques hectares autour d’Aÿ. La marque familiale est créée et vient s’inscrire en complément de l’activité de greffage de plants. Les années 70 marquent un véritable tournant dans la vie du jeune René, qui marche dans les pas de son père Henri, le fondateur de la marque. À tout juste 18 ans, il prend une grande décision : il s’endette alors lourdement pour faire l’acquisition de 10 hectares de vignes et doubler ainsi l’exploitation.

« Quand on fait quelque chose, c’est qu’on en a besoin »

De quoi faire changer totalement de dimension la maison agéenne, d’autant que, dans le même temps, il construit une cuverie en inox. Le champagne Henri Goutorbe prend de l’ampleur et René, aux côtés de son père, marque peu à peu de son empreinte l’entreprise familiale : la gamme s’étoffe, les vins prennent le temps de mûrir dans les caves qui s’ouvrent quant à elles de plus en plus à la clientèle. « Le vieillissement c’est un élément important du champagne. Nos vins reposent au minimum trois ans sur lies pour la cuvée tradition. Les millésimes sont conservés plusieurs années et dégorgés selon la demande », explique René Goutorbe, qui produit 180 000 bouteilles par an et garde précieusement 5 années de stock dans ses caves agéennes.

L’oenotourisme avant l’heure

Parallèlement à l’essor de cette belle maison de champagne, qui compte aujourd’hui 22 hectares, René a toujours conservé l’activité historique de pépiniériste viticole. « Nous travaillons actuellement sur le Voltis, une nouvelle variété résistant au mildiou et à l’oïdium », souligne René Goutorbe. Cette variété est autorisée dans toute la France hors vignobles AOC mais attend encore de pouvoir être utilisée en Champagne. « Nous avons greffé environ 20 000 plants, nous avons fait les essais et goûté les échantillons. Tout est satisfaisant », explique Etienne, son fils.

Coordonné par le Comité Champagne, le dossier devrait aboutir en 2023. En attendant, la famille continue de proposer des plants traditionnels, toujours aussi indispensables en champagne. Toujours bien présente au coeur de l’entreprise, cette activité est aujourd’hui une des nombreuses activités familiales, puisque celles-ci se sont largement diversifiées au cours des dernières décennies. En effet, en 1999, la famille se lance dans un premier projet oenotouristique, en achetant une bâtisse à quelques encablures de la maison familiale. Après plusieurs années de travaux, le Castel Jeanson ouvre ses portes en 2004.

Un hôtel de 17 chambres dans le pur style Belle Epoque, piscine et salle de séminaire qui vient s’inscrire en toute complémentarité avec leur métier de vigneron. « Les clients de l’hôtel nous achètent 7 000 bouteilles par an. Et pendant la crise du Covid, 50% des clients de l’hôtel nous ont commandé du champagne », note René Goutorbe qui a toujours attaché une grande importance à l’accueil des clients au domaine. En plein coeur d’Aÿ, la propriété familiale est en effet ouverte tous les jours. Les Goutorbe ont d’ailleurs recruté une personne dédiée à ce qu’il convient désormais d’appeler l’oenotourisme, pour une visite, une explication du métier de vigneron ou une dégustation.

Vers la nouvelle génération

Au printemps 2021, René et Nicole ont formalisé la passation de l’entreprise familiale à leurs deux fils trentenaires, Bertrand et Etienne, tandis que leur soeur Elisabeth a fondé, il y a plusieurs années déjà sa propre exploitation avec son mari. Représentants de la quatrième génération, ils prennent les rênes en douceur, comme leur père l’avait fait auparavant avec leur grand-père. Bertrand est spécialisé dans la partie logistique, tandis qu’Etienne est plutôt axé sur le vignoble et la communication. « Nous nous retrouvons sur l’assemblage. Et nous sommes toujours d’accord quand un vin est bon », précise Etienne, chargé des circuits de cueillette, très utiles dans les pré-assemblages.

Chez les Goutorbe, on ne compte pas le temps passé à observer la vigne, à goûter les raisins pour affiner jusqu’au dernier moment la date de la vendange, parcelle après parcelle. C’est bien là une autre particularité de la maison : on tient à conserver au moins aussi précieusement que les flacons, ce bon sens champenois qui a fait la réussite familiale. Un moteur du quotidien qui n’empêche ni l’innovation ni la fantaisie. Mais jamais rien d’ostentatoire. « Quand on fait quelque chose c’est qu’on en a besoin », sourit René, qui a décidé d’agrandir ses caves l’année dernière.

Une modernisation indispensable

Six mois de travaux gigantesques, réalisés d’octobre 2020 à juin 2021 sous la propriété familiale et qui ont permis de creuser une cave de 7 mètres de profondeur, pouvant accueillir 340 000 bouteilles en gyropalettes. Un grand pas vers une modernité indispensable au même titre qu’une évolution naturelle vers des méthodes d’élaboration respectueuses de l’environnement, tout en respectant les fondamentaux : « Toujours avoir une récolte de qualité », souligne Etienne.

« Nous sommes labellisés HVE (Haute Valeur Environnementale) et nous avons commandé un tracteur électrique », ajoute René, qui apprécie au passage la manière dont le dessinateur François Schmidt a « croqué » la manière dont la famille aborde son métier. Portfolio en main, et jamais à court de facétie, il précise dans un clin d’oeil qu’il a envoyé un exemplaire de l’ouvrage dédicacé à… Vladimir Poutine, né un 7 octobre, comme lui.

Benjamin Busson