Champagne / In Vino

Maxime Toubart, la vision raisonnée de l’avenir du Champagne

Viticulture. Entretien avec le Président du Syndicat Général des Vignerons de la Champagne, sur les grands sujets de la filière viti-vinicole la plus prestigieuse au monde, avec en perspective la renégociation du Contrat interprofessionnel.

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Photo de Maxime Toubart
Maxime Toubart, Président du SGV : « Il faut avoir le courage, quand cela est nécessaire, de baisser les rendements. C’est le commerce qui dicte les rendements. (Crédit : GD)

PAMB : Le bilan des expéditions 2022 révèle des volumes en hausse de 1,6% et une progression en valeur de 10,5%. Dites-vous qu’il s’agit là d’une bonne valorisation du Champagne ?

Maxime Toubart : « Peu de régions viticoles en France fonctionnent aussi bien que la nôtre. Nous avons une organisation qui sait répondre aux conjonctures et qui sait observer les marchés. Notre offre correspond aux demandes et pas l’inverse. Nous adaptons nos volumes aux conjonctures. Notre progression en valeur est le fruit de la qualité de notre produit, obtenu année après année. Il faut ajouter que cette progression en valeur correspond aussi à la croissance des ventes à l’exportation, marché fortement consommateur de cuvées spéciales, de millésimés ou de rosés. Nous sommes aussi, ne l’oublions pas, un produit rare ».

Un marché français toujours en baisse et des exportations en hausse, au point que certains opérateurs ont parlé d’une préférence pour l’export au détriment de la France, à tort ou à raison ?

« Beaucoup plus de marques appartenant aux vignerons ou aux coopératives, vont à l’export et c’est une bonne nouvelle. C’est une réponse à la forte demande des clients étrangers. »

Avons-nous assisté à une véritable pénurie du Champagne au cours du dernier trimestre 2022 ?

« Oui, clairement. La reprise des expéditions a été beaucoup plus importante que nos prévisions. Navré, mais ce phénomène a servi la valeur d’un produit qui est resté désirable et qui est devenu encore plus rare. Il ne s’agit pas de refaire le match, du style “on aurait dû débloquer des bouteilles”. Débloquer ne se décide pas du jour au lendemain. »

Sur le terrain, le nouveau référentiel Haute Valeur Environnementale a comme objectif la certification à 100% pour le vignoble à l’horizon 2030, en rappelant que pour l’instant seules 33% des exploitations sont certifiées, soit 70% des surfaces... La barre est-elle trop haute pour le SGV ?

« Il s’agit, à la fois, d’une règle nationale et de notre ambition d’y parvenir. La Champagne, parce qu’il est question de son ADN, est la première appellation la plus avancée sur ce sujet. On mettra les moyens nécessaires pour accompagner les vignerons dans cette démarche. Même si parmi les 20 000 vignerons de la Champagne, certains prendront vraisemblablement plus de temps pour y parvenir. »

Sur l’ensemble du process, se présente le projet Net Zéro Carbone, d’ici à 2050, en rappelant que le recul de l’empreinte carbone n’est aujourd’hui que de 20% pour le Champagne, là aussi êtes-vous confiant ?

« Et cependant, avec un processus de fabrication plus compliqué qu’ailleurs, nous sommes sur ce sujet également en avance sur les autres appellations. Le cap existe et nous sommes engagés par deçà les complications qu’entraîne ce projet. »

Vous dites qu’il faut produire des raisins pour satisfaire le marché. Qu’entendez-vous par là ?

« Si la filière Champagne est résiliente c’est parce qu’elle s’est toujours posée la question de la destination de ses vins. Tout raisin produit en Champagne possède une destination. D’autres régions produisent d’abord et vont chercher les marchés ensuite. Chez certains, lorsque les caves sont pleines, ce sont les prix qui trinquent. Il faut avoir le courage, quand cela est nécessaire, de baisser les rendements. C’est le commerce qui dicte les rendements. »

Comment comprendre cette mise en garde, vis-à-vis des décideurs européens et nationaux, face à la multiplication des interdictions d’utiliser des produits de protection contre les maladies de la vigne, avec cette déclaration : “investissez d’abord dans la recherche, le temps d’imposer des règles viendra après” ?

« Faire des annonces politiques est assez facile. Ce qui m’intéresse c’est que ceux qui entreprennent sur le territoire puisse vivre de leur métier. Certaines décisions contestables vont amener ceux qui produisent à tout arrêter. Il nous faut du temps et des solutions de la part des décideurs politiques. Il n’y a pas d’écologie sans économie. »

N’existe-t-il pas une certaine contradiction entre votre volonté de voir l’ensemble du vignoble certifié et votre demande de maintien de certains traitements chimiques pour lutter contre ces maladies de la vigne ?

« Interdire est facile sans accompagnement. Il faut mettre des moyens en face de l’interdiction. Le vignoble a besoin de moyens pour ce type de recherche de solution. Nous ne sommes pas des pollueurs à la recherche de lobbying pour nous défendre. La protection de l’homme est essentielle et nous en sommes conscients. »

À plus long terme, où en est-on du projet d’extension de l’aire d’appellation Champagne ? Et votre opinion sur ce projet ?

« La base du projet n’est pas une extension mais une révision de l’aire d’appellation. On a ouvert ce dossier, de sécurisation juridique indispensable de l’aire, en 2003 à partir du périmètre établi en 1927. Il s’agit d’établir une délimitation parcellaire scientifiquement stable. On arrive à la fin du dossier qui intéresse 319 communes et des enjeux économiques et sociétaux considérables. Il y aura une incidence sur le volume de production avec l’entrée de 45 nouvelles communes avec un nombre d’hectares supplémentaires encore inconnu. Quant à la clôture du dossier, il faudra attendre encore deux ou trois ans. »

À ce propos, comment faut-il comprendre votre affirmation : “En Champagne, on ne produit que du champagne ” ?

« Il s’agit, au niveau européen et donc national, de permettre des projets de diversification pour l’agriculture en général, comme par exemple la production de nouveaux végétaux, la méthanisation ou la production de vin. Dans l’aire d’appellation Champagne, nous ne voulons pas autre chose que du champagne et surtout pas de confusion des genres. »

Au bilan des expéditions 2022, les Maisons progressent de 1,1%, les Vignerons de 0,1% et les Coopératives de 7,5%. Votre opinion sur ces grandes coopératives, assez agressives sur les marchés et qui s’affirment porteuses de grandes marques capables de concurrencer celles du Négoce ?

« Avoir des coopératives fortes est une chance pour le champagne, ne serait-ce que dans le mécanisme des contrats. Le vignoble pèse aujourd’hui 27% du marché contre 33% auparavant. Si la coopération prend plus de place, elle ne compense pas cet effritement. On fait d’excellents vins dans les coopératives. »

Que signifie votre déclaration, lors de la dernière Assemblée Générale du SGV : “ Nous n’accepterons pas d’être une variable d’ajustement pour le Négoce ” ?

On ne peut pas dire, en fonction des aléas du marché, un coup on ouvre les robinets et un coup on les ferme. Il s’agit d’une économie agricole que nous voulons durable. Le cep de vigne n’est pas un bidon qu’on ouvre ou que l’on ferme quand on le désire. Il faut respecter la réserve, le plus bel outil de la Champagne depuis des décennies. Il faut conserver ce consensus historique : on se parle, on se respecte et on prend des décisions collectives.